Das Lied der Nacht

Hans Gál

le 05/03/2019

Révérence

par Didier van Moere

Lina Liu (Lianora), Susann Vent-Wunderlich (Hämone), Gritt Gnauk (La Princesse-Abbesse), Rhys Jenkins (Tancrède), Oliver Weidinger (Le Chancelier), Ralph Ertel (Ciullo). Chœur de l’Opéra d’Osnabrück, Orchestre symphonique d’Osnabrück, dir. Andreas Hotz (Osnabrück, 2018, live).
CD CPO 555 186-2. (2 CD).  Notice et livret en allemand et anglais. Distr. DistrArt Musique.

 
Le « Chant de la nuit », ce n’est pas seulement la Septième Symphonie de Mahler ou la Troisième de Szymanowski. C’est le troisième opéra du juif viennois méconnu Hans Gál, dont la vie fut une galère : soldat pendant la guerre de 1914-1918, il végéta dans les années 1920 à cause de la crise, quitta l’Allemagne, où il dirigeait depuis peu la Musikhochschule de Mainz, après l’arrivée de Hitler, se réfugia à Vienne, dont il partit à l’Anschluss pour finir ses jours à l’Université d’Édimbourg – non sans avoir été interné dans un camp en 1940.

Le discophile connaît des œuvres pour orchestre, des partitions de musique de chambre, mais voici, sauf erreur, la première gravure d’un de ses opéras. Réjouissant :  créé en 1926 à Breslau – l’actuelle Wrocław fut rendue à la Pologne après 1945 -, ce Chant de la nuit est plus qu’une curiosité, Gál mérite ici de figurer aux côtés de Korngold, Schreker ou Zemlinsky.  Comme eux, il assume l’héritage de Wagner sans imiter Strauss ni se ranger sous la bannière d’un Berg ou d’un Schoenberg. Il élargit la tonalité sans la dissoudre, sait l’art des combinaisons de timbres, n’épaissit jamais les textures, avec parfois des irisations d’une subtilité impressionniste – les frémissements de la nuit, au deuxième acte, baignent dans une sensualité parfumée.

Chaque nuit,  la Princesse héritière d’une Sicile fantasmée entend un chant mystérieux. Fascinée, elle refuse de prendre un mari et d’éviter ainsi une guerre civile. Le chanteur masqué la sauve de son cousin Tancrède qui s’apprête à la conquérir de force. Après s’être donnée à lui, elle se prépare à épouser l’inconnu, le fait acclamer roi par le peuple mais découvre, horrifiée, que c’est son gondolier. Ce dernier se suicide et la Princesse ira expier son reniement au fond d’un monastère. On peut évidemment penser, mutatis mutandis, au Ferne Klang de Schreker, mais aussi à Lohengrin – et l’Abbesse rappelle un peu Erda… Le symbole, en tout cas, se décrypte aussitôt : le Gondolier révèle à la Princesse un désir qu’elle assouvit sans l’assumer, se condamnant au néant.

La production du Théâtre d’Osnabrück rend justice à l’œuvre, d’abord grâce à la direction claire et raffinée d’Andreas Hotz, tout à fait conforme à l’esprit de la « ballade dramatique » composée par Gál. Même si l’on pourrait en attendre plus de puissance dans certains passages, l’émouvante Lina Liu s’impose en Princesse héritière, par la qualité de la ligne de chant et la souplesse de l’émission – très beaux pianissimi aigus. Le reste de la distribution ne se signale pas moins : Gondolier stylé de Ralph Ertel, certes plus délicat qu’héroïque, à l’aigu un peu tendu, Tancrède ombrageux de Rhys Jenkins, Abbesse impérieuse de Gritt Gnauk, Hämone délicate de Susann Vent-Wunderlich. Il faut connaître ce Chant de la nuit… et remercier encore CPO d’avoir exploré un nouveau territoire oublié.   


Didier van Moere