Ballet Royal de la Nuit

Cambefort - Philidor - Daucé

le 11/12/2018

Révérence

par Alfred Caron

Caroline Weynants (Eurydice), Caroline Meng (Giunone), Marie-Frédérique Girod (Pasitea), Lucile Richardot (La Nuit, Venere), Dagmar Saskova (La Lune, Déjanire), Étienne Bazola (Le Sommeil), Renaud Brès (Ercole). Ensemble Correspondances, dir. Sébastien Daucé ; mise en scène : Francesca Lattuada (Caen, novembre 2017)
3 CD + DVD Harmonia Mundi 902603.06. Distr. Harmonia Mundi.


Dernier grand ballet de cour dansé par le jeune Louis XIV en 1653, le Ballet Royal de la Nuit qui lui valut son surnom de Roi-Soleil car il y apparaissait en incarnation de l’astre dissipant les ténèbres de la Fronde, demeure une œuvre mythique dans l’histoire qui mène au milieu du XVIIe siècle à la naissance de l’opéra français. Bien documenté en ce qui regarde les aspects scéniques, la musique - œuvre collective de divers compositeurs français sous la houlette de Jean de Cambefort - est en partie perdue. Il n’en demeure que la ligne de dessus transcrite dans les années 1690 par Philidor.  Il a donc fallu à Sébastien Daucé un long travail de recomposition de près de trois ans pour arriver à cette version représentable. Pour ce faire, non seulement il a entièrement réorchestré toutes les parties instrumentales mais il est allé puiser, pour les parties chantées, dans le répertoire des airs de cour du XVIIe siècle ainsi que dans l’opéra italien. Les troisième et quatrième veilles intègrent ainsi de larges extraits de l’Orfeo de Luigi Rossi (1647) et de l’Ercole amante de Cavalli (1662), deux œuvres certes significativement liées à la France mais ni l’une ni l’autre vraiment contemporaines de ce ballet. 

Si l’authenticité de la démarche peut se discuter, le mélange des deux univers musicaux ne manque pas de piquant et les contrastes servent largement à animer une œuvre que sa longueur (3h14) et un certain archaïsme dans les parties françaises auraient pu rendre monotone. 

De l’argument d’Isaac de Benserade qui mélange allègrement mythologie, littérature chevaleresque, allégorie et vie réelle en une série de tableaux brefs et contrastés au fil des quatre veilles qui conduisent de la tombée de la nuit à la naissance l’aurore, la chorégraphe Francesca Lattuada donne une vision fantaisiste en partie inspirée de l'iconographie du Grand Siècle pour les costumes, mais mêlée à d'étranges figures quasi surréalistes tout droit sorties d’un tableau de Magritte ou d’un dessin de Topor, voire d’un livre pour enfant. Les lumières nous emmènent, baroque et nocturne obligent, dans un univers onirique et pictural qui, dans les derniers tableaux, n’est pas sans évoquer le Caravage. La danse assumée par le chœur et les solistes s'intègre dans une relecture qui mobilise les arts du cirque et les arts martiaux pour créer un spectacle plus suggestif qu’illustratif, où les quarante-six entrées de ballet se succèdent sans solution de continuité dans une imagination constamment renouvelée. Les acrobaties deviennent métaphoriques comme dans l’apothéose finale où elles figurent la gloire du jeune Roi. Paradoxalement l’unique danseur véritable de la distribution - le sculptural Sean Patrick Mombruno incarnant le Roi - n'apparaît que dans de brèves séquences d'un fascinant hiératisme. Sans jamais ignorer l’origine de l’œuvre, la metteure en scène en offre ainsi une vision entièrement moderne et en réinvente la magie sans sacrifier à la reconstitution. Musicalement, l’enchantement n’est pas moindre. L’ensemble Correspondances nous entraîne dans un univers sonore peu connu et aussi fascinant au plan instrumental que choral. Parmi la compagnie de chanteurs qui assument les parties solistes on retiendra les noms de Lucile Richardot (La Nuit) et la bouleversante Eurydice de Caroline Weynants, Étienne Bazola (Le Sommeil) ou Renaud Brès (Ercole) mais tous mériteraient une mention et, sans perdre leur personnalité, se fondent dans de merveilleux ensembles madrigalesques.

La qualité éditoriale du livre-disque quadrilingue, avec une remarquable notice musicologique, accompagnée de l'intégrale de la musique en 3 CD, en fait un must absolu de la discographie baroque et un cadeau rêvé, pour les amateurs de musique baroque bien sûr, mais aussi pour tous les amoureux de spectacle musical car la grande réussite de cette production jubilatoire est de mettre à la portée de tous les publics ce qui a priori aurait pu rester une affaire de spécialistes.

Alfred Caron