Billy Budd

Britten

le 15/10/2018

Révérence

par Jean-Charles Hoffelé

Jacques Imbrailo (Billy Budd), Toby Spence (Edward Fairfax Vere), Brindley Sherratt (John Claggart), Thomas Oliemans (Mr. Redburn), David Soar (Mr. Flint), Torben Jürgens (Lieutenant Ratcliffe), Christopher Gillet (Red Wishers), Duncan Rock (Donald), Clive Bayley (Dansker), Sam Furness (Un Novice), Solistes, Chœur et Orchestre du Teatro Real de Madrid, dir. Ivor Bolton, mise en scène : Deborah Warner (Madrid 2017).
BelAir Classiques BAC154 (2 DVD). Notice et synopsis en angl., franç., all. Distr. Outhere.


Il était le Billy du Festival de Glyndebourne 2010 lors de la restitution historique de Michael Grandage, un peu contraint par l’emprise d'un décor reconstituant l’Indomptable et encore un rien trop incertain pour incarner la naïveté du beau marin dont il avait pourtant le physique altier. Au Teatro Real de Madrid, sur la scène-bateau imaginée par Michael Levine, dont les cordages deviennent des gréements ou des vergues pour pendus et dont le plancher laisse voir la cale et sa misère, Jacques Imbrailo est infiniment plus libre d’incarner et la jeunesse et la miséricorde, la résignation comme la révolte. Deborah Warner, sondant son âme, affirme que certainement, dans le cœur de Billy, se trouve l’amour. L’homo-érotisme de cet opéra sur le désir masculin et sa sublimation auront rarement semblé aussi flagrants, assumant ­ la nudité des torses, les corps-à-corps, la tension toute physique des rapports entre les marins et les officiers... Sur tout cela, Billy, ce Christ sans couronne veillé par la carcasse rapace de John Claggart, impose sa présence rayonnante, comme venu d’un autre monde et déjà y retournant : son hamac-linceul le dit assez, mais surtout son chant, si tenu jusque dans la véhémence. Pour ce martyr il fallait un monstre : Brindley Sherrat a les graves des enfers, dans sa voix même se distille un poison, tandis que le Capitaine Vere de Toby Spence semble poursuivre un rêve au travers de ses monologues. Son obsession, c’est Billy, et jusqu’à son chant est fasciné par la beauté du jeune homme. Tout est dit sans être exposé, les éclairages se calent sur les émotions, un discours scénique soutient une direction d’acteurs infiniment subtile qui engage chaque chanteur. La plus belle mise en scène de Billy Budd ? Certainement, mais avec un bémol : légère, stylée, la direction d’Ivor Bolton ne retrouve pas la moiteur torpide de celle du compositeur. Mais « Billy in the Darbies », l’adresse poignante avec laquelle Billy quitte le monde, fut-elle jamais plus émouvante que ce soir-là, dans la voix et le visage transfiguré de Jacques Imbrailo ?

Jean-Charles Hoffelé.