Doctor Atomic

Adams

le 02/10/2018

Révérence

par Pierre Rigaudière

Gerald Finley (Robert Oppenheimer), Brindley Sherratt (Edward Teller), Andrew Staples (Robert Wilson), Julia Bullock (Kitty Oppenheimer), Jennifer Johnston (Pasqualita), Aubrey Allicock (General Groves), Marcus Farnsworth (Frank Hubbard), BBC Symphony Orchestra, BBC Singers, dir. John Adams (2017).
CD Nonesuch 7559-79310-7. Notice en anglais. Distr. Warner

 

Comme pour ses opéras précédents, John Adams s’emparait pour son Doctor Atomic (2004-2005) d’un fait historique. Après une entrevue politique hautement médiatisée (Nixon in China, 1985-1987), une prise d’otages dont le traitement artistique allait attiser de violentes polémiques (The Death of Klinghoffer, 1991), il ciblait un fait historique majeur qui allait non seulement accélérer la fin de la Seconde Guerre mondiale mais devenir un symbole de la destruction massive de l’humain par l’humain.

Peter Sellars a choisi de bâtir son livret « sur des sources originales » et, plutôt que de retracer le largage des bombes sur Hiroshima et Nagasaki, se focalise sur le test secret, réalisé au Nouveau-Mexique moins d’un mois auparavant (opération « Trinity »), d’une bombe au plutonium baptisée « Gadget ». Centrée sur le personnage de Robert Oppenheimer, l’action dramatique est condensée. Loin de l’exubérance baroque de Nixon in China, domine ici le climat oppressant d’un test scientifico-militaire, compromis par un orage magnétique qui risque de déclencher une catastrophe incontrôlable. Cadrée par une forme opératique finalement assez conventionnelle, c’est l’alternance entre une action psychologique à huis-clos – les tensions qui opposent militaires et scientifiques, et secondairement les scientifiques entre eux – et les états d’âmes des personnages principaux qui rythme les sept scènes groupées en deux actes.

L’écriture du compositeur s’est affinée depuis Nixon et relève pleinement d’un style « post-Klinghoffer » privilégiant polyphonie, sophistication des textures et richesse harmonique. Rehaussé par une partie électronique fixée sur support, mêlant bruitages et nappes synthétiques qui ne dépareraient pas au cinéma, l’orchestre est pensé de façon organique. Si les passages très rythmiques à tendance répétitive, figurant sans surprise le stress ambiant, ne sont pas rares, l’influence de Stravinsky (I, 3) ou celle de Wagner (II, 1) se manifestent à quelques reprises. Au pupitre, le compositeur communique à l’Orchestre Symphonique de la BBC une énergie considérable, qui garantit la rigueur rythmique sans brider la plénitude des timbres. Incarnant les tenants d’une option militaire dure (tutti), l’expression d’une pétition contre les essais nucléaires (voix masculines) ou la sensualité de Kitty Oppenheimer (voix féminines), le chœur est aussi largement utilisé pour son apport en timbre dans l’orchestre, une option qui convient parfaitement à l’homogénéité des BBC Singers. Adams ne s’interdit pas une certaine grandiloquence et on croira, lors de l’envolée mystique au cours de laquelle est invoqué Vishnou (II, 3), avoir affaire à un avatar du « O Fortuna » de Carl Orff.

Particulièrement soigné, le casting vocal sert un opéra bardé d’airs solistes. La voix de basse ample et stable de Brindley Sherratt donne beaucoup d’assise au personnage de Teller, scientifique qui voit d’un mauvais œil Oppenheimer jouer de son autorité de physicien pour suggérer au gouvernement un bombardement immédiat et multiple. Bien que taraudé par sa conscience, il garde pourtant son cap et semble même s’extasier du terrible effet lumineux que produira la bombe. Le baryton Gerald Finley assume le premier rôle sans jamais se départir de sa souplesse vocale, ni d’une clarté qui n’exclut aucunement un timbre dense et coloré. Empruntant un sonnet de John Donne et prenant de faux airs de Purcell tourné à la façon romantique, son air le plus développé (« Batter my heart », I, 3) se détache comme une bulle soustraite au temps de l’action. Le lyrisme qu’il développe dans un moment plus intime auprès de Kitty rappelle, quant à lui, le ton élégiaque qui prévalait dans The Wound Dresser d’après Whitman (1988).

Quoiqu’adaptée à la jeunesse du personnage de Wilson, la voix de ténor d’Andrew Staples semble par moments manquer un peu de substance. Odieux et volontiers menaçant envers son météorologue auquel il demande l’impossible, le général Groves réussirait presque, grâce à la versatilité expressive d’Aubrey Allicock, à être touchant lorsqu’il détaille par le menu… le régime qu’il est en train de suivre.

Dans cet univers fortement masculin, les rôles féminins apportent une bouffée d’oxygène et d’humanité. La soprano Julia Bullock campe une Kitty très intense et radiante bien que sobre, dotée elle aussi de nombreux airs. Celui qui ouvre l’acte II, straussien en diable, est typique du langage poétique, éventuellement énigmatique, qui est associé à son personnage. Pasqualita, la domestique indienne des Oppenheimer, s’exprime quant à elle par des monologues et des poèmes anciens porteurs d’images de destruction. De sa voix ample de mezzo-soprano, Jennifer Johnston souligne la teneur quasi rituelle de sa parole.

Étant donné la somme de ses atouts et son absence de défauts patents, ce Doctor Atomic s’impose naturellement comme une nouvelle référence dans la discographie de John Adams.

Pierre Rigaudière.