Hanna Schwarz (Grand-mère Buryjovka), Ladislav Elgr (Steva), Willi Hartmann (Laça), Jennifer Larmore (Kostelnicka), Michaela Kaune (Jenufa), Simon Pauly (Starek), Martina Welschenbach (Karolka), Alexandra Hutton (Iano), Stephen Monk (le Maire), Nadine Secunde (sa Femme), Chœurs et Orchestre de la Deutsche Oper Berlin, dir. Donald Runnicles, mise en scène : Christof Loy (Berlin, 2014).
DVD et BR ArtHaus Musik 109069. Distr. Harmonia Mundi.

Une boîte toute blanche, dont le fond coulissant révèle un champ de blé lumineux, puis le flou brumeux d’un paysage morave nu, ondulant doucement sous la neige ; enfin, au final, le noir absolu d’une destinée à reconstruire pour deux âmes blessées partant dans l’inconnu. Ce serait simpliste si ce n’était si évident. Car si la Jenufa de Christof Loy et de son décorateur Dirk Becker est esthétique dans son huis clos, sa nudité propre à porter le drame à son plus sensible tout comme sa profonde humanité, éblouissantes, sont fort respectueuses du drame de Preissova et Janacek. Le jeu évitant toute mièvrerie folkloriste, entre la veulerie du beau Steva, le côté buté de son frère Laca, la délicatesse de l’héroïne et la détresse de la Sacristaine, tout fonctionne parfaitement dans cette société moderne mais encore quelque peu fruste, si fondamentalement prenante en matière d’expression des sentiments vrais. En ce sens, chacun se donne ici une présence théâtrale « scotchante », tant Loy a su se servir des physiques, des visages, des attitudes pour caractériser parfaitement des personnages auxquels on s’attache immédiatement, et pas seulement par la puissance évocatrice de leur chant. L’œuvre est donc non seulement respectée mais, de fait, magnifiée, même si l’action est vécue à rebours par une Kostelnicka déjà prisonnière – mais elle s’y intégrera naturellement.

Côté chant, on est proche de la perfection, non parce que sont ici rassemblées les voix les plus magnifiques de l’heure, mais parce qu’elles expriment admirablement cette émotion qui sous-tend l’œuvre de bout en bout. Au premier plan, et c’est le plus passionnant, l’incarnation de la Sacristine par Jennifer Larmore : figure noire, bottes et pull à col roulé, cheveux de jais, voix en majesté encore, qui atteint en intensité, en investissement naturel, en partage de sa détresse, ce que Silja avait su si admirablement composer à Glyndebourne, mais avec une sympathie (et une séduction vocale) tout autre. Et effectivement, c’est pour elle, qui happe et fascine, que – pour une fois – l’on compatit le plus. Ce qui ne retire rien à ce que l’on ressent pour sa belle-fille, admirablement portée par une Michaela Kaune rayonnante : on l’avait trouvée ailleurs peu intéressante, en matière de présence comme de timbre et d’art vocal, elle impose ici sa jeune dévastation au sommet. Acte II particulièrement prenant, quand elle fait figure de victime résignée et que la cuirasse de sa belle-mère se fend, visages et voix exprimant une douceur de rapports caressante et émue, si bien en phase avec l’orchestre. Côté adéquation des voix et forte personnalisation des deux prétendants, on est au premier plan aussi bien avec le Laça, gauche, timide mais si tendre et si masculin quand il le faut de Will Hartmann (malgré un aigu qui finit par fatiguer), qu’avec le Steva trop évidemment irrésistible de Ladislav Elgr, cachant ses faiblesses sous un regard d’ange séducteur qu’on croirait sans défaut. Seconds rôles parfaits, menés par la Grand-Mère d’Hanna Schwarz, elle aussi captivante à chaque intervention, comme les excellents Simon Pauly ou Alexandra Hutton…

La réussite ne serait sans doute pas autant au rendez-vous si l’orchestre ne trouvait en Donald Runnicles un maître dans l’expression de la partition. On connaît plus adéquat peut-être dans le respect du style de Janacek, qui est ici quelque peu tiré en arrière vers le grand romantisme finissant, mais les timbres, les couleurs, les trames, les équilibres sont parfaitement rendus, et la battue, vive, contrastée, sait aussi bien servir l’émotion naturelle de la partition que sa base ethnique et son sens des explosions dévastatrices.

Voici donc une totale pépite à mettre au premier plan du catalogue vidéo de l’œuvre, à égalité d’intensité avec celle de Glyndebourne – historique à plus d’un point et vieille de 30 ans déjà, ne bénéficiant pas des qualités d’images numériques de sa concurrente, incontestables.

P.F.