Les Indes galantes

Rameau

le 23/02/2018

par Olivier Rouvière

Lisette Oropesa (Hébé/Zima), Elsa Benoit (Emilie), Anna Prohaska (Phani/Fatime), François Lis (Huascar/Don Alvaro), Mathias Vidal (Don Carlos/Damon), Ana Quintans (l’Amour/Zaïre), Tareq Nazmi (Osman/Ali), Cyril Auvity (Valère/Tacmas), John Moore (Adario), Müncher Festspielorchester, Dancers of Eastman, Balthasar-Neumann-Chor, dir. Ivor Bolton, mise en scène: Sidi Larbi Cherkaoui (Munich, 2016).
DVD BelAir Classiques. Distr. Outhere.


Une fois encore, on préfèrera fermer les yeux. Une fois encore, la doxa du scénographe contemporain impose ses axiomes : surtout, s’éloigner le plus possible de la teneur du livret ; surtout, dissimuler l’absence de pertinence derrière une constante agitation. Le décor unique, protéiforme, représentera donc successivement une école, un musée, une chapelle et un camp de réfugiés. Les Sauvages seront bien sûr des immigrés clandestins ; la tempête, une visite de touristes ; le tremblement de terre, une tentative de meurtre (dans l’eau du baptême !) ; le ballet des fleurs, une performance de techniciens de surface. Comme s’il était inconcevable que le spectateur d’aujourd’hui puisse être ému, concerné par autre chose que ce que lui serine la presse quotidienne, nous retrouvons déclinés ad nauseam les poncifs dont on émaille aujourd’hui Rusalka comme Les Noces de Figaro, Tosca comme La Force du destin – et qui, loin de nous interpeler, ne provoquent plus, désormais, qu’une indifférence agacée… Et puis, comme il faut donner de la cohérence à ce fatras, on fera reparaître, de loin en loin, les mêmes gimmicks : Adario (un politicien véreux ?) chevauchera le même hoverboard qu’Huascar ; la maîtresse d’école et son tableau noir, vus dans le Prologue, reviendront dans la dernière Entrée ; un confessionnal sera recyclé en toilettes publiques, etc. Seule l’entrée du Turc généreux aurait pu bénéficier de cette actualisation au forceps, l’idée du musée dans lequel on expose des prisonniers vivants évoquant, de loin, la situation originale (le Turc en question n’étant guère qu’un marchand d’esclaves). Mais Sidi Larbi Cherkaoui a beau être chorégraphe, ses scènes de foule manquent de précision, de variété, et seuls certains soli époustouflants rendent aux danses leur puissance d’évocation.

D’autant que ce n’est pas dans la direction d’orchestre martiale, carrée, avec des temps très marqués et des récitatifs hachés, qu’il faudra chercher la poésie, l’impressionnisme chatoyant propres à Rameau : à la tête d’un orchestre moderne (mais non sans mérites : quelles belles flûtes !), Bolton, à son habitude, ne s’attarde pas ni ne fait dans la dentelle.

Alors, pourquoi « deux cœurs » ? Pour les voix, remarquables, notamment en ce qui concerne les tessitures hautes. Il faut bien sûr faire la part du live : dans la vaste salle munichoise, on chante souvent trop fort, en surarticulant chaque syllabe. Mais, du moins, on comprend le texte (ce qui ne fait d’ailleurs qu’accentuer le hiatus avec la scénographie…). Et quelles personnalités ! Oropesa et Quintans scintillent de mille feux, Benoit saisit aux tripes par son timbre charnu, Prohaska, certes, écrase un peu ses graves, mais met la salle à genoux dans « Viens, Hymen », Auvity, sensuel, et Vidal, vibrant, relèvent élégamment le défi posé par la haute-contre à la française et Lis, même s’il ne possède pas tout à fait le charisme nécessaire, s’empare vaillamment du terrible rôle d’Huascar. Si les barytons (Juric, Nasmi, Moore) et le chœur déçoivent davantage, la dimension vocale de cette production n’en apparaît pas moins recommandable. Alors, posons la question : puisque tout le monde s’improvise metteur en scène, aujourd’hui, à quand un chef de chant scénographe ?

O.R.