Only the Sound Remains

Saariaho

le 02/02/2018

par Pierre Rigaudière

Philippe Jaroussky (l’Esprit, la Tennin), Davóne Tines (le Prêtre, le Pêcheur), Dudok Quartet, Eija Kankaanranta (kantele), Camilla Hoitenga (flûte), Niek Kleinjan (percussion), Nederlands Kammerkoor, dir. André de Ridder, mise en scène : Peter Sellars (Amsterdam, mars 2016).
DVD (et BR) Erato 0190295753955. Distr. Warner Music.

 

Il n’est pas fréquent de pouvoir découvrir en même temps la création nationale d’un opéra et le film commercialisé de sa création mondiale. Si Only the Sound Remains de Kaija Saariaho est assurément le même spectacle sur ce DVD filmé à Amsterdam et sur la scène parisienne du Palais Garnier (lire ici), on ne l’aborde pas du tout sous le même angle dans les deux cas.

La différence ne tient en fait que très peu à celles, non négligeables, de casting : le quatuor vocal du Nederlands Kammerkoor et les cordes du Dudok Quartet (qui laissaient la place à Paris au Theater of Voices et au quatuor Meta4) nous valent peut-être ici, sous la direction d’André de Ridder, une légère tendance à une approche plus chorale et orchestrale, là où étaient favorisées à Paris des textures vocales et instrumentales plus immatérielles. L’importance donnée aux parties de flûtes (avec flûte basse et piccolo) et de kantele (cithare traditionnelle finlandaise) minimise cependant les éventuelles divergences de timbre global puisque Camilla Hoitenga et Eija Kankaanranta sont de la partie dans les deux cas.

La différence ne tient guère plus à un état visiblement moins abouti ici du travail sur l’éclairage (James F. Ingalls) et la mise en espace. Ce qui frappe avant tout, c’est un cadrage favorisant très fortement les plans rapprochés, les mouvements larges et parfois brusques de caméra, les effets de zoom in et zoom out amples et rapides, ainsi qu’un montage assez serré. Si les plans larges ne sont pas exclus, ils sont minoritaires et ne rendent pas vraiment compte du travail scénographique qui favorise au contraire, avec l’aide des lumières, la profondeur de champ en jouant sans cesse sur la hiérarchisation des plans. Le devant de scène, les deux côtés du rideau dessiné par Julie Mehretu – lequel, selon qu’il est opaque ou rendu transparent, sépare les deux chanteurs et leurs mondes respectifs, celui des vivants et celui des esprits, ou ouvre entre eux une brèche –, puis, dans la seconde partie de l’opéra (Le Manteau de plumes), un rideau de fond de scène qui sera rendu visible lorsque le premier rideau sera levé, ouvrant un vaste terrain d’évolution à la danseuse, tout ceci est aplani par les options de cadrage. On pourra s’étonner de ce qu’hormis un aperçu initial de la fosse les musiciens n’apparaissent par la suite jamais à l’image. Leurs costumes gris (Robby Duiveman), manifestement coordonnés au dress code scénique, laissent en effet penser qu’ils ont été visuellement été intégrés (on était d’ailleurs dubitatif à Garnier quant à la nécessité de leur gestique) à la perspective scénique.

Si l’on résiste au mal de mer provoqué par les balayages horizontaux et verticaux du rideau qui accompagnent à l’écran l’introduction instrumentale, nous mettant dans la peau d’un spéléologue découvrant dans un état de grande agitation des peintures rupestres cryptiques, on entrera progressivement dans l’action scénique. Celle-ci devient sous l’œil des caméras un huis clos entre le baryton Davóne Tines, successivement Prêtre et Pêcheur, et le contreténor Philippe Jaroussky, Esprit d’abord masculin puis féminin. On y gagne certes une focalisation sur la belle performance vocale des deux chanteurs, sur la chorégraphie de (et par) Nora Kimball-Mentzos, également sur les gestes qui constituent l’essentiel de la mise en scène de Peter Sellars, sorte de langage mimé codifié, et au moins autant, grâce aux gros plans sur les expressions de visage, particulièrement accentuées chez Davóne Tines. On gagne aussi une polarisation par l’opposition de la lumière et de l’ombre.

Le meilleur de cet opéra, à savoir la musique instrumentale subtilement irisée à laquelle a donné lieu son livret emprunté à Ezra Pound et les lignes vocales au dessin remarquablement fluide, est bien restitué par la captation audio, qui donne aussi un assez bon aperçu de l’espace acoustique mis en jeu par l’électronique (Christophe Lebreton, Grame). On se demandera cependant si cette image qui s’obstine à vouloir rendre trépidante une action qui ne l’est pas, et ne cherche probablement pas à l’être, ne contrecarre pas un aspect essentiel d’Only the Sound Remains : la référence stylisée au théâtre nô, privilégiant l’intériorité d’une expression néanmoins hiératique et codifiée, qui pourrait même aller jusqu’à expliquer la tension dramatique minimale de l’œuvre.

P.R.