Malin Hartelius (Fiordiligi), Marie-Claude Chappuis (Dorabella), Martina Janková (Despina), Martin Mitterrutzner (Ferrando), Luca Pisaroni (Guglielmo), Gerald Finley (Don Alfonso), Orchestre philarmonique de Vienne, dir. Christoph Eschenbach, mise en scène : Sven-Eric Bechtolf (Festival de Salzbourg, août 2013).
DVD EuroArts 2072748. Distr. Harmonia Mundi.

 

En montant Così fan tutte au Festival de Salzbourg de 2013, Sven-Eric Bechtolf illustre de façon éloquente combien Boileau avait raison d'affirmer : « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ». Quatre ans à peine après sa production zurichoise (disponible en DVD chez ArtHaus), le metteur en scène verse beaucoup moins dans le cabotinage ou la grivoiserie et privilégie une approche infiniment plus subtile de ce Jeu de l'amour et du hasard à la Da Ponte. S'il a certes repris certaines idées - comme l'ivresse de Fiordiligi et de Dorabella au début du deuxième acte - et insiste encore trop sur certains procédés comiques comme le jeu de cache-cache sous la table, il propose une vision où dominent l'élégance et de savants jeux de symétrie. Le chassé-croisé amoureux prend place dans une immense serre (décors de Rolf Glittenberg) dont les plantes gigantesques permettent aux protagonistes, vêtus de somptueux habits XVIIIe, de se dissimuler et de s'épier à loisir. Dans une petite cuve circulaire qui occupe le milieu de la scène au Ier acte, Fiordiligi et Dorabella prennent leur bain pendant l'ouverture, installant ainsi une atmosphère de sensualité proche de La Baigneuse de Valpinçon ou du Bain turc d'Ingres. Le bassin servira de façon très judicieuse tout au long de l'acte, en particulier pendant « Soave sia il vento », où les deux sœurs font lentement tournoyer les petits voiliers qu'elles ont reçus des mains de leurs amoureux au moment du départ. Au deuxième acte, Bechtolf est à son meilleur dans le tableau de l'aubade, nimbé d'une lueur crépusculaire pleine de poésie, et dans les scènes de séduction qui traduisent fort bien le trouble des sens. Il termine toutefois la pièce de façon aussi incongrue qu'à Zurich, à cette différence près que, cette fois-ci, c'est Don Alfonso, et non plus Fiordiligi, qui boit le poison versé par Guglielmo avant de s'écrouler raide mort sur le sol...

Sur le plan musical, le plaisir s'avère également imparfait, d'abord en raison de la lecture sans grand relief et souvent un rien empesée de Christoph Eschenbach, qui semble brimer presque constamment l'élan des Wiener Philarmoniker. Pour ces représentations de 2013, Bechtolf retrouvait ses Fiordiligi et Despina de Zurich, Malin Hartelius et Martina Janková. La première, très bonne comédienne au demeurant, constitue la seule véritable déception de la distribution : grave inconsistant, aigu laborieux, difficulté à maîtriser les grandes lignes mozartiennes et à planer au-dessus des autres voix dans les nombreux ensembles. Pour sa part, Martina Janková a beaucoup mûri son interprétation de Despina, dont elle offre le portrait le plus séduisant qui soit. Voilà une servante à l'alacrité contagieuse et qui réussit l'exploit de ne pas enlaidir sa voix lorsqu'elle endosse les costumes du médecin et du notaire. Un peu hésitante au début de la représentation, Marie-Claude Chappuis (Dorabella) trouve vite ses marques et forme avec Martin Mitterrutzner (Ferrando) un couple bien assorti. Déjà connu par deux DVD enregistrés en 2006 (Glyndebourne et Amsterdam), le Guglielmo de Luca Pisaroni est admirable de naturel et de maîtrise vocale. Quant au don Alfonso bien chantant de Gerald Finley, il possède une telle classe qu'on en vient quasiment à oublier son côté retors. Ajoutons que l'œuvre est ici donnée dans son intégralité, c'est-à-dire avec le duo Ferrando-Guglielmo du premier acte et l'air de Ferrando (« Ah, lo veggio : quell'anima bella »), ce qui ajoute à l'intérêt d'une version qui se classe à un rang très honorable au sein d'une abondante vidéographie.

L.B.