Alceste

Gluck

le 06/07/2010

Festival d'Aix-en-Provence

par Chantal Cazaux

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Magistrale vision, magistrale interprétation : faut-il dire « l’Alceste de Véronique Gens » ou « l’Alceste de Christoph Loy », tant leurs talents conjugués mènent l’édition 2010 du Festival d’Aix-en-Provence à un grand moment d’introspection et d’émotion ?

Certes, on était depuis peu en délicatesse avec le metteur en scène allemand, après une Dame du lac genevoise qu’il avait trahie à force de vouloir se l’approprier. Certes aussi, la direction placide d’Ivor Bolton, galbée plus que structurée, conduit le Freiburger Barockorchester à une relative indécision qui ne sied pas à la noblesse minérale de la partition, aplanit ses moments symphoniques à la limite de l’ennui et provoque même, ici et là, quelques inexactitudes. Et pourtant, dès les premières minutes, on est conquis – et à partir de là, la cohérence du propos et l’implication du plateau conserveront à la soirée sa force et sa beauté intérieures.

Regietheater que le travail de Christoph Loy, au sens où une (re)lecture dramaturgique vient se surimprimer à l’œuvre originelle, soutenue par une direction d’acteurs au cordeau. Mais rien, ici, des excès de cette démarche que l’on déplore souvent : la surimpression fonctionne, elle catalyse et révèle les richesses de sens de l’œuvre au lieu de les écraser – ou, pire, de les trahir ; elle est pensée avec la musique au lieu de l’ignorer – ou, pire, de la contrer.

Seule réelle translation ici : le cadre temporel et politique qui, en guise d’antique Thessalie, nous offre un pensionnat bergmanien. Or on y retrouve parfaitement ce mélange complexe d’austérité et d’affectivité qui caractérise Alceste. Mieux, tous les enjeux d’Alceste sont maintenus au cœur de ce dispositif : le sacrifice, l’amour, le deuil, l’autorité-paternité du souverain, l’implacable divin. On persiste donc à penser que, loin de ces relectures au x-ième degré destinées à un public d’initiés, Christoph Loy nous offre ici une Alceste fidèle à elle-même et à sa dramaturgie, lisible par un spectateur même peu au fait de Gluck, mieux que « compréhensible » pour lui : comprise.

Filant la métaphore appuyée du livret (« votre roi / votre père », « vos sujets / vos enfants »), Christoph Loy fait des Thessaliens en deuil de leur roi un petit peuple d’enfants stricts hantant de froids corridors – aidé par la belle scénographie alla Dreyer de Dirk Becker, effrayante de blancheur et de nudité. Semblant redouter autant que déplorer la mort imminente de leur directeur et peut-être père, ils traduisent parfaitement l’infantile et malsaine mixture de révérence et de dépendance, d’amour et de terreur, contenue dans le rapport de soumission acceptée du peuple à son roi. Il n’est que de voir combien il leur est difficile de sacrifier leur jouet préféré sur l’autel d’offrandes érigé pour obtenir des dieux son salut, combien est spontané leur réflexe de fuite à l’annonce de l’oracle divin (et le livret le dit bien !), pour imaginer que tout n’était pas rose au royaume de Thessalie, et que ces enfants inhibés, dévoués de force et élevés dans la rigueur d’un univers clos, sont une image plausible d’un peuple voué à son roi et à ses Dieux, contraint par leurs lois et leur arbitraire. Parfaits de style et de diction autant qu’impeccables acteurs finement dirigés par Loy, les English Voices de Tim Brown réussissent une prestation remarquable et assument de façon convaincante et jamais ridicule l’âge et le costume de leurs personnages.

Replacée dans ce contexte plus moderne, la figure du Grand Prêtre mué en pasteur violent (usant de son Evangile comme d’une trique) aura fait grincer quelques dents (et, le soir du 6 juillet, éructer un spectateur oublieux des artistes), sans pourtant trahir ni même caricaturer l’idée de ce représentant des Dieux (ou d’un Dieu) de sanction et de dureté. Andrew Schroeder possède l’autorité vocale du rôle, mais aussi la noblesse de ligne nécessaire pour éviter justement de forcer le trait. Paganisé, lui, juste ce qu’il faut, Hercule entre en scène avec une frivolité amusante et juste : frais débarqué à la fin de l’intrigue à la façon d’un deus ex machina un peu facile, il prend ici les atours du voyageur de la famille, de retour inopiné, bouillant d’une énergie généreuse et de tous les souvenirs à raconter et cadeaux à distribuer… et comprenant mal l’atmosphère étouffante qui règne à la maison. Candide et spontané, Thomas Oliemans lui rend aussi bien justice vocalement que dramatiquement. Des protagonistes aux seconds rôles, tout le plateau semble avoir fait sien le projet de Christoph Loy, en avoir senti la justesse, en servir subtilement le propos : ce que l’on avait d’ailleurs perçu aussi dans sa Dame du lac de Genève – un travail d’équipe convaincu et rayonnant. Christoph Loy s’impose décidément comme un directeur d’acteurs raffiné et captivant (pour le spectateur comme pour ses interprètes).

Ce propos démultiplie donc la part maternelle d’Alceste, en la distribuant sur l’ensemble des individus composant le chœur/peuple et l’effectif de ce « royaume-école » – bien au-delà de ses deux enfants officiels (très justes Marianne Folkestad Jahren et Bo Kristian Jensen, plus renfermés et à vif encore que leurs camarades, comme les enfants d’une institutrice jaloux de son attention à la classe entière). Le rôle-titre s’en épanouit plus encore, reine et mère absolue, ce qui porte à un point de douleur et d’enjeux plus brûlant son sacrifice et son renoncement. Reine, et mère, et absolue, Véronique Gens l’est en effet. Au sommet de moyens vocaux épanouis et souverainement utilisés – dans la nuance, la diction, la hauteur de vue du phrasé et du style –, elle compose une Alceste humaine et tourmentée mais toujours impérieuse, se recomposant après la fêlure, bandant son courage face à la peur. C’est une grande interprète que l’Archevêché a saluée, dont la haute silhouette en simple robe noire, perdue et éperdue sur le plateau nu et semblant se soutenir de l’intérieur par sa voix seule, atteint à l’essentiel. Face à elle, l’Admète de Joseph Kaiser complète un couple royal crédible et poignant : viril et passionné, lyrique et racé lui aussi.

Dans l’optique de Christoph Loy, leurs retrouvailles finales dépassent le happy end gagné sur les Dieux pour devenir une liberté de conscience gagnée sur le divin. Un premier indice en était l’Oracle de l’acte I : Loy le fond dans la masse des choristes-pensionnaires, comme une émanation spontanée du peuple lui-même. Entre religion-opium et vérité enfantine, l’image fait sens doublement et de façon inquiétante. Conséquemment, à l’acte III, la porte qui donne sur les Enfers ouvrira en fait sur un grand cabinet obscur peuplé de marionnettes menaçantes, animées par les enfants eux-mêmes – détail à peine perceptible dans le foisonnement scénique soudain : l’Oracle du I y anime, précisément, une marionnette en vêtement religieux. La référence visuelle à Fanny et Alexandre de Bergman est une quasi-citation et plonge le spectateur lui-même dans les impressions que le cinéaste savait justement convoquer : la peur enfantine des objets étranges, des lieux inconnus, des logis nocturnes peuplés d’une vie fantasmée… Comme l’Oracle, l’enfer est donc la création des enfants – du peuple –, et le retour à la vie d’Admète et Alceste s’apparente à une libération de l’esprit et une victoire sur ces fantasmes : chacun pénètre alors le grand cabinet obscur désormais vidé de ses fantômes, lentement, sans plus aucune gestuelle enfantine ou maladive, explorant du regard le grand noir qui s’ouvre devant lui, infini comme un ciel nocturne – et sans étoile. La vie a gagné sur la Loi et ses spectres : les enfants n’ont plus peur du noir, ou du vide. Au prix de l’inconnu et de la responsabilité. Car il s’agit maintenant de faire le premier pas, le vrai – sans être tenu par la main. On songe, un instant, à l’éveil final du Truman Show de Peter Weir…

L’on sait gré à Christoph Loy de nous avoir acheminé en une soirée à ce seuil troublant, et de l’avoir fait grâce à Alceste, dont le défi dramaturgique et spirituel s’accorde si bien à cette trajectoire. La possibilité du sacrifice a supplanté le sacrifice lui-même, l’amour humain absolu a aboli la Loi divine. Car Alceste, cette épouse sublime se livrant à la Mort par amour, ne l’oublions pas… reste finalement en vie : cet idéal mythologique de l’Amour sacrifié est surtout une belle histoire d’Amour qui triomphe ! Et ils vécurent heureux, et eurent (encore) beaucoup d’enfants…

 

Alceste, L'Avant-Scène Opéra n° 256 (mai 2010)


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OEP84_3.jpg Photos : Pascal Victor / Artcomart