Sémélé

Haendel

le 02/07/2010

Paris, Théâtre des Champs-Elysées

par Chantal Cazaux

OEP83_1.jpgVivica Genaux, Peter Rose, Danielle De Niese, Stephen Wallace.
Six ans après sa création, en février 2004 dans ce même TCE mais avec Marc Minkowski à la baguette, la superbe production de Sémélé mise en scène par David McVicar nous revient, clôturant cette fois la dernière saison de Dominique Meyer à la tête du théâtre – à peine arrivé, il avait lancé en 2000 un grand cycle Haendel dont cette Sémélé avait été l’un des moments forts : la boucle est bouclée.De l’équipe vocale d’origine, restent seulement deux interprètes masculins. L’un, l’Athamas de Stephen Wallace qui, malgré une élégance certaine dans la ligne et le phrasé, ne parvient pas à séduire, faute d’un timbre trop faible manquant de substance et de saveur. L’autre est le phénoménal Jupiter de Richard Croft. Tessiture longue et égale, nuance de la dynamique, souplesse du phrasé et de l’expression… son personnage, vocalement idéal, est en outre dessiné avec verve par McVicar : altier puis cavalier avec sa Sémélé trop facile à séduire, sorte de Casanova dominateur et avide à la fois dont la foudre est certes autant cosmique que sexuelle. Cette même lecture libertine s’appliquant à Sémélé – une Danielle De Niese dont la plastique aux proportions parfaites et à l’ambre sensuel serait propre à dégivrer le dieu du Froid… –, en résultent des scènes de séduction-frustration-passage à l’acte aussi justes dans leur frémissement qu’élégamment contenues par la mise en scène dans un fantasme jamais complètement dévoilé. McVicar se place en un temps où une jambe révélée sous les jupons accumulés fait plus d’effet qu’un nu intégral aujourd’hui, où une caresse appuyée à travers les barricades de brocards est une promesse bien plus brûlante : c’est judicieux et, par une soirée de canicule parisienne en ce mois de juillet 2010, c’en est dix fois plus efficace encore ! De plus, la soprano américaine est, comme son Croft de Jupiter, au sommet d’une technique à la fois précise et jamais mécanique, ondoyante et pleine de charme – comme en son air de l’Alouette où sa voix s’envole selon une chorégraphie enfantine et délicate. Sémélé est ici complètement incarnée, jolie fille gâtée par la Nature et qui le sait, frivole et vaniteuse, mais totalement désarmée et touchante dans sa mort icarienne qui prend des airs d’office funèbre – éclairage zénithal et scène figée.Le reste du plateau est de la même eau. Iris passionnante de Jaël Azzaretti, moitié souffre-douleur de Junon, moitié mouche du coche. Junon féroce de Vivica Genaux – plus épanouie en déesse qu’en sœur effacée, que l’on sent contenir des moyens bouillonnants : l’idée de lui confier les deux rôles de Junon et d’Ino, au demeurant intéressante, s’avère périlleuse. Elle serait idéale si sa virtuosité, certes ébouriffante, n’était pas grevée d’un timbre un peu appuyé et, surtout, d’une gesticulation mandibulaire permanente qui appelle à fermer les yeux. Double rôle aussi, mais défi relevé, pour Peter Rose : sa basse abyssale et son sens de l’humour composent un dieu du Sommeil caverneux et envoûtant, quasi fafnérien, autant qu’un Cadmus solide et outré, bien humain. Cupidon, enfin, est la clé de tout. Héritant d’un «Endless pleasure» à ravir, il est omniprésent : McVicar laisse errer son Amour aveugle (lunettes noires et canne tâtonnante) entre les protagonistes, tour à tour ballotté ou incitateur de leurs pensées ou de leurs actions. Alors le rouge est mis : lumières et drapés, costume de petit marquis sadien et lascif aux broderies pourpres, maquillage écarlate presque psychédélique… l’ombre de ce Cupid ravageur érotise l’atmosphère, servi par une Claire Debono brillante, qui sait jouer avec le feu. C’est peut-être l’équilibre finement trouvé entre opéra et oratorio (Sémélé fut créée ainsi) qui fait la qualité première de la production. Car si les situations tragi-comiques, les destins individuels et entrechoqués y sont ainsi soigneusement travaillés, c’est à l’intérieur d’un décor unique à l’épure presque abstraite (Tanya McCallin) qui donne à l’ensemble sa cohérence et son intériorité. D’ailleurs, à la tête de Talens Lyrique impeccables, Christophe Rousset se situe dans cette veine, avec une direction attentive, pétillante souvent, discrète (trop ?) parfois, plus sur l’homogénéité que sur la couleur, plus oratorio opératisé qu’opéra pleinement. Dans un atrium semi-circulaire qui peut évoquer aussi bien le palais de Cadmus que l’Olympe divin, espace quasi nu, les chœurs sont les témoins intemporels (smokings contemporains) mais ironiques de l’action, la chorégraphie précise et fine d’Andrew George avivant chacune de leurs interventions. Jamais frontal pour autant, ce dispositif rend justice à la partition de Haendel, à ses multiples chœurs, à sa part distancée. Par sa direction d’acteur (chorégraphique aussi), David McVicar parvient en outre à faire vivre les conventionnelles répétitions formelles, comme dans l’air du Miroir de Sémélé qui, malgré sa longueur et ses retours sur soi incessants (parfaitement pertinents au demeurant : il s’agit de Sémélé hypnotisée par sa propre image), est de bout en bout renouvelé, agi, vécu. Dans ce mélange d’élégance et de piquant, de stylisation et de chatoyant, on retrouve souvent le style de Robert Carsen, voire celui de Deborah Warner. Une école commune dans le regard et l’idée. Comme eux, McVicar sait unifier dans son travail une vision moderne et affûtée, et un respect de l’Histoire – et de ses charmes visuels, à commencer ici par les somptueux costumes de Brigitte Reiffenstuel. Magnifiés par les lumières sophistiquées de Paule Constable (elles aussi, tantôt découpes claires, tantôt atmosphères poudrées), le pourpoint de Jupiter et la robe qu’il offre à Sémélé semblent concrétiser sous nos yeux la Pluie d’Or que le dieu adoptera pour Danaé ou la robe «couleur du Temps» de Peau d’Âne. C’est un peu de ce ravissement, de cet émerveillement, qui saisit le public lors du triomphe final. Le sourire des chanteurs s’y ajoute. La salle remercie la scène, qui remercie la salle… Dominique Meyer s’en va vers d’autres aventures, nous laissant sur la belle certitude que l’opéra est un «endless pleasure»…
OEP83_2.jpgJaël Azzaretti, Vivica Genaux, Claire Debono.

OEP83_3.jpgVivica Genaux, Danielle De Niese© Alvaro Yanez