Anne Sofie von Otter et Brad Mahldau

le 28/06/2010

Opéra national de Paris, Palais Garnier

par Chantal Cazaux

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Rarement les deux parties d’un récital auront mieux justifié l’entracte central, et son double rôle (respiration du public, repos des interprètes). Car avec un changement radical de programme autant que d’attitude, Anne Sofie von Otter et Brad Mehldau sont alors passés du lied au standard, de l’intériorité tenue à l’abandon dansant, de la sagesse au gag. Saluons donc la performance généreuse de deux artistes pas avares de leur énergie, qui ont offert, en fait, un double récital. En 14 pièces, la première partie balayait le lied nordique (Söderman et Sibelius), l’allemand (Brahms et R. Strauss) et la mélodie française (avec Fauré, y compris un Nocturne pour piano). En 15 songs supplémentaires, la seconde partie nous invitait à un tour du monde – allant de la Suède à la France, de l’Angleterre à l’Amérique, et de la chanson à la comédie musicale. Etait-ce l’effet conjugué de la chaleur étouffante tombée sur Paris, d’une familiarité partagée plus longuement à deux avec un répertoire qu’avec l’autre, des qualités propres (et strictement opposées) de ces deux répertoires, ou tout simplement de la nuit qui, s’avançant peu à peu, entraînait les deux partenaires à « se lâcher » dans une complicité grandissante avec le public ? La seconde partie fut magique, quand la première avait été quelque peu contrainte et, du point de vue du duo formé par Otter et Mehldau, insatisfaisante. Le répertoire du lied sied certes à la diction parfaite et ciselée de la mezzo : le dit, le mot, sont là au premier rang, servis par des nuances osées jusqu’à l’infime qui font tendre l’oreille, se concentrer, tenir le fil pour ne pas lâcher le chemin secret de chaque miniature. D’ailleurs, la longueur de souffle d’Anne Sofie von Otter, souverainement conduite, est un autre atout de l’interprète pour instaurer une forme d’élégance suprême, un peu distancée. Pourtant, malgré ce très beau voyage dans le genre du lied par la grâce d’un programme vibrant et subtil, alternant les paysages saisonniers de la nature romantique et les éclats émotionnels, l’alchimie ne prit pas. L’une, parfois prise en faute (si légère et pardonnable au demeurant !) dans la mise en place, semblait inquiète presque, précautionneuse en tout cas, que ce soit du regard ou de l’expression, rarement complètement abandonnée. L’autre, se voulant plus accompagnateur qu’il ne l’était vraiment, abusait d’un rubato permanent – et trop souvent non accordé aux libertés propres de la chanteuse –, semblait ignorer son besoin de repère intrinsèque à tout artiste lyrique qui attend du piano qu’il crée le sol où poser ses sons, et – surtout – arborait un piano compact, mat, aux équilibres mal définis, aux crêtes parfois incontrôlées. Même en solo, son Nocturne de Fauré n’allait pas au bout d’un clavier conquérant et semblait réduit à un medium (tessiture et dynamique) frustrant et d’une architecture interne trop effacée.Puis commença la seconde partie. D’abord, on y entendit des extraits des Love Songs composées pour von Otter par Brad Mehldau (ils les ont créés récemment au Carnegie Hall). Clairement situés dans l’héritage américain de la modalité – voire de la polymodalité – alla Copland, ils sont en effet cousus sur-mesure pour le phrasé impérial de von Otter et son lyrisme de camaïeu. Mais leur structure et leur impact pâtissent parfois d’une écriture trop « au fil de la plume », associée à des arpèges opacifiés dans le medium-grave : on retrouve finalement, comme traits du langage de Mehldau-compositeur, les éléments que Mehldau-interprète privilégiait dans son approche de Fauré. Après ces extraits de cycle encore tournés vers l’école du lied, le récital opéra un tournant à 180 degrés. Pour mieux nous faire comprendre le texte de sa première pièce (suédoise), Anne Sofie von Otter nous expliqua (français parfait et mime adorablement burlesque) les enjeux poignants d’un pique-nique où les crevettes prêtes à déguster sont sur la terre ferme quand l’aquavit, toujours à bord d’un bateau qui ne veut pas accoster, se fait dramatiquement attendre… Alors, et pour tout le restant de la soirée, ce fut la von Otter que l’on aime le plus : non seulement la diseuse d’exception (et le répertoire de la chanson ne l’exige pas moins que celui du lied quand il s’agit de textes de Brel, d’Apollinaire ou de Joni Mitchell…), non seulement la classe folle de ses phrasés sans fin (et quel lyrisme ainsi tendu comme un arc dans la Chanson des vieux amants ou celle de Maxence !), mais enfin le corps en plus de la voix, le swing en plus de la musique, le vibrato passant par toutes les étapes du folk, du droit, du tremblé, et – ô comble ! – une poésie qui se fit alors plus chair et âme que pour les Verlaine et Klopstock de la première partie. Enfin aussi, Mehldau à son meilleur: quelque chose de Bill Evans qui passait naturellement dans ce répertoire franco-anglais et poétique, une improvisation semblant soudain plus structurée que ses interventions précédentes (autre comble) et riche d’une palette de couleurs plus variées. Surtout, tous les deux à l’unisson d’une recherche de l’épure, lui trouvant son Gibet ravélien dans le Blackbird des Beatles, elle nous quittant sur la simplicié absolue de ses bis hypnotiques, les deux derniers nous laissant sans voix : le Pierre de Barbara, puis la quasi-berceuse Something Good (extraite de La Mélodie du bonheur). Et nous suivîmes en effet chaque son, chaque mot, comme s’il eût été la clef du bonheur. Comme à cette autre grande – admirée par von Otter au point de courir dans les coulisses en retrouver une partition –, le public disait, par son silence ému, qu’une « plus belle histoire d’amour » se poursuivait là. « Nothing comes from nothing (…). For here you are, standing there, loving me (…) I must have done something good. »Oh yes, Anne Sofie, you did.
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