Billy Budd

Britten

le 29/05/2010

Festival de Glyndebourne

par Pierre Michot

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Le Viol de Lucrèce et Albert Herring ont été créés à Glyndebourne. Le Songe d’une nuit d’étéMort à Venise, Peter Grimes et Owen Wingrave y ont connu maint succès : l’œuvre de Britten est donc liée au manoir du Sussex. Mais Billy Budd n’y avait jamais été joué. L’opéra y trouve d’emblée son lieu et son public : cette production marquera autant l’histoire de l’œuvre que la mémoire du festival.

C’est qu’elle a été confiée à un homme de théâtre, Michael Grandage, et cela se voit : les choix scénographiques, le physique des acteurs, la précision de leur jeu et –  ce qui est devenu plutôt rare – le respect des données de base du livret, tout cela aboutit à un spectacle d’une force et d’une émotion que le public ressent au plus profond, sensible comme jamais à la cruauté terrible de la nouvelle de Melville, si habilement adaptée par E.M. Forster, où tout se joue dans l’enfermement d’un vaisseau de guerre pendant la guerre anglo-française en 1797. S’il convient de respecter les données d’époque, comme le font ici scénographie et costumes (Christopher Oram), c’est parce que le contexte historique est essentiel au bon fonctionnement de l’intrigue : il suffit par exemple que les mots de Droits de l’homme soient prononcés pour faire trembler les chefs, obsédés par la menace d’une mutinerie.

Ainsi, la dimension verticale qui construit l’espace permet d’insister fortement sur l’étagement des classes, officiers en haut et marins en bas, hiérarchie inflexible et matelots esclaves, tenus en respect par la discipline brutale, la cruauté des peines infligées et, s’il le faut, les fusils pointés sur eux.

D’autre part, contrairement à diverses réalisations récentes (par exemple Francesca Zambello à Genève, puis à Bastille), le décor oppressant choisit de nous installer non pas sur le pont d’un bateau ouvert sur l’horizon marin, mais dans ses entrailles. Autour du plancher incurvé s’élèvent les coursives dont l’étagement reproduit les galeries du théâtre : le public se sent lui aussi enfermé dans la vaste coque de bois et vivra cette impression claustrophobe d’autant plus intensément qu’à la fin du prologue, lorsque le capitaine Vere nous transporte dans son passé pour revivre sa tragédie, tout le décor s’avance vers nous et semble vouloir nous engloutir.

Nous vivrons donc de l’intérieur cet emprisonnement dans le destin des personnages, nous partagerons la macération de leurs passions; ces moisissures de l’âme, ces désirs non dits qui se muent en injustices injustifiables, cette exaspération des tensions qui se déchargent soudain dans la violence d’un coup de poing.

On sait que le chœur du Festival recrute de jeunes chanteurs en passe de devenir solistes. Sa qualité vocale, sa sonorité pleine, mais aussi sa souplesse scénique sont ici à la fête. On sait aussi qu’à Glyndebourne la distribution attentive des rôles secondaires ainsi qu’un sérieux travail en répétitions garantissent un fini musical et théâtral que ce spectacle met particulièrement en évidence.

Dans le rôle central du Capitaine Vere, John Mark Ainsley prend dignement la succession des Pears, Lewis, Langridge et Tear. Son ténor clair, un peu éprouvé dans l’aigu, émeut plus dans la fragilité de la vieillesse et dans l’intensité émotionnelle de son débat de conscience que par l’autorité du commandant : le drame le prend de court et le rend passif. Le Canadien Philip Ens n’a ni la figure noire ni la voix stentorienne et caverneuse qu’on attend dans le rôle diabolique de Claggart. Mais son timbre a assez de couleurs sombres, son apparition est assez menaçante pour camper un Master-at-arms inquiétant. Quant à son beau visage battu par les embruns, sa chevelure d’argent et ses yeux d’un bleu d’acier, ils font de lui cet Ange des ténèbres qu’évoquait Melville et qui fait pendant à cet Ange de lumière qu’est Billy Budd. Le Sud Africain Jacques Imbrailo n’a pas non plus la grande taille et le visage parfait d’un Apollon, mais sa sveltesse et sa souplesse, son regard candide, ses cheveux dans la figure, la fraîcheur de son allure, le dégagé de sa démarche font exister immédiatement un personnage loyal et sans malice, incapable de voir le mal qui rôde autour de lui. Quant à son baryton, il a de l’éclat, du velouté et de l’émotion. Emouvante aussi l’apparition blessée du Novice (Ben Johnson) et remarquable la présence des officiers (Iain Paterson, Matthew Rose et Darren Jeffery) qui donnent à la scène du procès une forte intensité théâtrale.

Artisans accomplis de la réussite, le chef Mark Elder, attentif à mettre en valeur tout le spectre de l’orchestration géniale de Britten autant qu’à dessiner la grande ligne du drame, et le London Philharmonic, parfaitement dans son élément, admirable dans la verdeur des bois, la moirure des cuivres, le satin des cordes.

Le DVD qui ne manquera pas de paraître permettra de (re)vivre cette réalisation exemplaire, sans tout à fait l’impact du spectacle direct mais avec le gain de la proximité des visages, tous travaillés dans leurs traits comme dans leurs expressions.


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 John Mark Ainsley as Captain Vere and Jacques Imbrailo as Billy Budd.



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John Mark Ainsley as Captain Vere, Jacques Imbrailo as Billy Budd and Phillip Ens as Claggart.Photos Alastair Muir.