Hamlet

Thomas

le 05/04/2010

New York, Metropolitan Opera

par Chantal Cazaux

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Hamlet, partition d’Ambroise Thomas trop absente des scènes françaises, a eu cette année les honneurs du Met grâce à la production genevoise de Patrice Caurier et Moshe Leiser, vue aussi à Londres et Barcelone. L’opéra n’avait pas été donné ici depuis 1897, l’événement est donc de taille, d’autant qu’Hamlet, créé à Paris en 1868, deux ans après Mignon, est comme lui un ouvrage apte à contrer les mauvaises langues (notre cher Chabrier en tête) et prouver que la musique d’Ambroise Thomas peut être synonyme de « bonne musique ». Et d’opéra formidablement réussi, même : tout, du timing dramatique du libretto sans temps mort ni redite, à la qualité mélodique du chant ou à celle instrumentale et harmonique de l’orchestration, en passant par l’équilibre (ou le savant déséquilibre) shakespearien des émotions, concourt à un ouvrage exact, miraculeux, beau et émouvant, tout simplement captivant de bout en bout. Voir comment Thomas négocie le fameux « To be or not to be » en page intériorisée et dépressive, et surtout pas en pièce de choix surlignant le moment-clef trop attendu, démontre, s’il en était besoin, les talents de sensibilité théâtrale et lyrique et de dramaturge subtil du compositeur, qui sait user du livret de Carré et Barbier avec finesse.

Pour marquer le retour de l’ouvrage sur la scène new-yorkaise, le choix de cette production est judicieux : une scénographie dépouillée et élégante, une direction d’acteurs raffinée et intense, servent au mieux le drame et sa source shakespearienne. Du beau théâtre, dont le diamant noir est le Hamlet de Simon Keenlyside, stupéfiant de présence autodestructrice et de ductilité vocale ; incandescent, comme habité, il dépoussière à lui seul les clichés qui étouffent le genre du grand-opéra en le rapprochant du théâtre le plus contemporain, le plus cru, le plus physique. Corps autant que voix, tripes autant que style, il incarne au sens propre un Hamlet à la colère brûlante, au deuil insatisfait. Face à lui, Ophélie devait être initialement Natalie Dessay ; la cantatrice a dû annuler cette série de représentations suite à sa méforme parisienne dans Sonnambula. Comme il peut arriver, la défection d’une grande a permis la mise en lumière d’une future grande : la Canadienne Jane Archibald, déjà remarquée à Genève, à Gand (en Cunégonde), et qui sera en juin la Reine de la Nuit à Toulouse. Elle a les moyens vocaux d’une Ophélie brillante, mais aussi la sensibilité d’une interprète complète ; sa scène de folie, revue ici de façon sanglante et glaçante, fut un moment d’intense émotion. Autour d’eux, Caurier et Leiser font évoluer des personnages à vif. Le couple royal qui se partage entre rage rentrée (James Morris, excellent) et culpabilité éperdue (Jennifer Larmore dessine une Gertrude pathétique qui justifie un timbre un peu court parfois). Aucun second rôle n’est sacrifié, chacun subtilement intégré à l’action et réfléchi, de Polonius à Laërte (remarquable Toby Spence). Cerise sur le gâteau, la fantaisie shakespearienne est aussi présente, incarnée par les acteurs de la représentation organisée par Hamlet pour Claudius : leur pastiche de meurtre est d’une drôlerie tendre et légère, qui accuse d’autant la noirceur des émotions qui montent autour d’eux. Patrice Caurier et Moshe Leiser disent dans leur note d’intention vouloir servir, à l’opéra, et la musique et le théâtre. Constat pas si courant, leur Hamlet répond à leur vœu, par la grâce d’un plateau vocal homogène et cohérent, d’une mise en scène qui ne cherche pas à se faire reconnaître comme telle mais se met au service du texte lyrique, et d’un grand chef de théâtre. Car dans la fosse, Louis Langrée réussit des merveilles d’équilibre, de dessin (timbres se détachant sur un fond parfait), de timing. « Être ou ne pas être ? » Hamlet était bien là.

 


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OEP61_3.jpg Photos : Marty Sohl/Metropolitan Opera