Salomé

Richard Strauss

le 10/11/2009

Opéra national de Paris, Opéra Bastille

par Chantal Cazaux

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Reprise à l’Opéra Bastille de la production de Salomé par Lev Dodin, créée en 2003 avec Karita Mattila dans le rôle-titre. Sa très grande élégance visuelle est presque trop belle pour son contenu sulfureux – les transes d’une jeune nécrophile sous le regard d’un roi décadent s’en trouvent stylisées à l’extrême et, du coup, presque abstraites. La scénographie les cadre dans une architecture épurée (décors de David Borovsky) qui, comme les ifs minéraux de l’arrière-plan, se détache en contre-jour anthracite sur un ciel nocturne. C’est plutôt lui qui sent vraiment le souffre, par la magie d’une lumière au jaune somptueux signée Jean Kalman, et d’une lune dont l’éclipse finale lit le livret avec intelligence, tant son contexte antique (les sombres présages d’Hérode) que son symbolisme (l’astre-femme et l’instant de sa mort). De bout en bout ainsi lisible et fidèle au texte, la mise en scène sert l’œuvre avec finesse, sans pourtant en faire jaillir les éruptions de lave (même la mort atroce de Salomé se mue en foudroiement intérieur) ; c’est dans le même esprit que Thomas Moser offre un Hérode fort sage, jamais malsain ni libidineux, élégant là encore quand on attendrait sinon de l’histrionisme du moins de la caractérisation qui hérisse l’épine dorsale. Et si la direction d’acteurs est globalement efficace, il n’en reste pas moins que des signes de la « reprise » pas totalement adaptée à sa nouvelle équipe se font sentir ici ou là : un costume mal seyant pour un soldat, une gestuelle parfois laborieuse pour Salomé. Détails toutefois, quand la belle Camilla Nylund habite son rôle avec flamme, joue de couleurs vocales solides dans l’aigu et audacieuses dans le grave et la gestion de la voix de poitrine – affaiblie parfois dans le médium, où l’orchestre assez continûment présent d’Altinoglu ne l’aide pas à se projeter totalement. Le chef nous donne un acte plastique, aux timbres saillants – ont eût aimé les mêmes couleurs et brisures chez l’Hérodiade assez placide vocalement de Julia Juon. Vincent Le Texier, enfin, semble parfaitement en phase avec son Jochanaan, qu’il livre d’une voix pleine et marmoréenne, sans les tensions et limites qui avaient percé dans son Wozzeck en septembre dernier. La soirée est belle, Salomé aussi, mais il manque ce petit goût d’amer, de fer et de froid dans le dos qui devrait nous rester de son baiser sanglant.