Le Don Quichotte de Jules Massenet est une œuvre singulière, tout entière composée autour des fantasmes et hallucinations du héros, de l’idéalisme et de l’éthique de la chevalerie errante confrontés à l’hostilité d’un monde ratatiné sur ses basses intrigues. C’est dans cette opposition que réside la singularité de l’ouvrage. Dans Le Jongleur de Notre-Dame – auquel il est souvent comparé – l’antagonisme entre le jongleur et les autres moines est d’abord matériel, il y a concurrence entre les manifestations de la foi et non adversité comme dans la « comédie héroïque » consacrée au chevalier de la longue figure. Massenet fait vivre un monde poétique autonome à l’intérieur d’un ouvrage qui a tout du livre d’images pittoresque : la cour de la Belle Dulcinée, les ballets, la forêt des brigands, le scintillement des étoiles, le délicat solo de violoncelle de l’interlude entre les quatrième et cinquième actes qui mime la solitude du personnage… tout est dépeint avec une précision et une subtilité madrigaliste, que restitue brillamment l’orchestre de l’Opéra sous la direction de Patrick Fournillier, insufflant aussi une franche énergie pour donner à entendre la splendeur de la cour ou du paysage ibérique. Dans ce décor, Massenet fait surgir la fantasmagorie du chevalier errant, fabuleuse et âpre, presque à la lisière du lyrisme et toute en couleurs impressionnistes : le compositeur est à l’écoute de son temps, Debussy et Fauré projettent leurs ombres, il en parsème la poussière lumineuse sur tous les chemins de son héros.

Créé en février 1910 à Monte-Carlo, Don Quichotte fut écrit pour Fiodor Chaliapine et il s’agit d’un véritable « seul en scène » mélancolique et rêveur. L’outrance du personnage s’exprime en réalité souvent dans une ligne de mélodie française, une déclamation poétique qui perce l’éther. C’est une ligne de crête entre fadeur et exagération sur laquelle Christian Van Horn avance trop prudemment et trébuche parfois du côté de l’ennui. Le baryton-basse déroule indéniablement une ligne soignée, dosant les demi-teintes de façon particulièrement attentive pour la mort du héros, mais il lui manque la dialectique entre le mot et la phrase, malgré une prononciation française honorable ; sans véritablement décevoir, il ne convainc pas. Étienne Dupuis fait un Sancho plus savoureux. Artiste généreux, il joue de la langue et du phrasé, mais la mise en scène lui coupe les ailes pour camper un personnage haut en couleur. Gaëlle Arquez chante avec application la Belle Dulcinée, rôle plus difficile qu’il n’y paraît du fait de nombreux sauts de registres. Ceux-ci sont bien articulés les uns aux autres et la ligne châtiée, mais le phrasé est trop homogène et le personnage monochrome. Le quatuor des prétendants interprété par Emy Gazeilles (Pedro), Marine Chagnon (Garcias), Samy Camps (Rodriguez) et Nicholas Jones (Juan), est cohérent et solide.

Damiano Michieletto fait de Quichotte un professeur d’université américain déprimé, consolant ses déboires éditoriaux et amoureux dans l’alcool et les médicaments. Toute l’histoire est revécue sur le mode du flash-back, régime de narration qui évite une véritable confrontation avec les hallucinations du héros et en affaiblit la charge poétique. Dulcinée est un amour de jeunesse non abouti, une déception dont la mise en récit par écrit n’a pas réalisé sa mission cathartique puisque Professor Don Quichotte lutte ostensiblement contre les résurgences de ces souvenirs. C’est ainsi que Michieletto commet un contresens fondamental car Don Quichotte ne rejette pas ses visions, il les embrasse, en recherche les délices comme les douleurs et vit à travers elles. Dès lors, peu importe que le décor de Paolo Fantin soit particulièrement réussi et les lumières d’Alessandro Carletti soignées, et plus encore que la direction d’acteurs soit impeccablement orchestrée, le spectacle butte sur une histoire qu’il ne parvient pas à raconter – même sur un mode décalé, recontextualisé dans une évocation stylisée des sixties.

On sort de la Bastille en ayant vainement cherché des moulins qu’on n’aura malheureusement pas pu prendre pour des géants.

 

J.C

A lire : notre édition de Don Quichotte/L'Avant-Scène Opéra n° 93

© Emilie Brouchon/OnP