Jennifer Holloway (Hulda), Edgaras Montvidas (Eiolf), Judith van Wanroij (Swanhilde), Marie Gautrot (La Mère de Hulda/Halgerde), Véronique Gens (Gudrun), Ludivine Gombert (Thordis), Matthieu Lécroart (Gudleik), Artavazd Sargsyan (Eyrick), François Rougier (Gunnard), Christian Helmer (Aslak), Orchestre Philharmonique Royal de Liège, Chœur de Chambre de Namur, dir. Gergely Madaras.
Palazzetto Bru Zane 3CD BZ1052. Distr. Outhere.

Qui saurait attribuer automatiquement Hulda au catalogue de César Franck ? Cet opéra ne fut-il pas créé à Monte-Carlo en 1894, sans vrai succès autre que d’estime, pour tomber presque aussitôt dans l’oubli total, jusqu’à un concert de la RAI en 1960, puis à Londres en 1994 et une exhumation scénique à Fribourg en 2019, avec publication en CD par Naxos ? Avouons qu’on l’ignorerait encore si un concert ne l’avait présenté au TCE en juin 2022, sous les auspices du Palazzetto Bru Zane. Concert qui suivait de peu l’enregistrement du contenu du présent livre-disque et pour lequel on renverra à notre compte rendu détaillé pour la présentation du livret pseudo-wagnérien du très oublié Charles Grandmougin – assurément pas vraiment le point fort de l’œuvre – comme pour les qualités de la partition de Franck dont la partie orchestrale se haussait souvent au niveau de la Symphonie et des grands Poèmes. L’orchestre dominait ce soir-là une belle équipe vocale qui ne s’imposait pas comme l’intérêt premier de la soirée.

Rappelons cependant l’intrigue, digne d’une bande dessinée à suspense, quelque part au temps des Vikings et qui se résume aux malheurs de Hulda dont père et frères ont été massacrés par un clan rival du sien, les Aslaks, qui la force à se fiancer à l’aîné des fils d’Aslak, Gudleik, fou d’elle, mais curieusement capable d’attendre deux ans le mariage. À la veille de cet évènement, survient un coup de foudre réciproque entre la malheureuse promise et Eiolf, un chevalier qui tue le promis détesté en combat singulier et s’en va roucouler avec la belle, oubliant un moment sa propre fiancée, Swanhilde. Bien-aimée à laquelle il reviendra sagement, tandis que Hulda, toute de colère et assoiffée de vengeance, ourdira alors avec les frères de Gudleik, le meurtre de son bien-aimé. Et finira après un massacre général par se jeter à la mer pour trouver enfin la paix. Toutes ressemblances avec les personnages du Crépuscule wagnérien – et un rien de son Hollandais (le plongeon final, mais sans rédemption par l’amour) – sont forcément à accepter sans hésitation.

Après le concert, la parution de ces trois CD permet de replonger dans l’œuvre avec une perspective qui s’avère vite différente. L’écoute confirme qu’il s’agit bien d’un magnifique opéra qui, mieux porté par un livret plus structuré, et surtout moins daté dans son côté anecdotique, quasi risible parfois, aurait pu servir aujourd’hui encore de témoin de son temps, à l’égal d’un Roi d’Ys, ou d’un Roi Arthus. Cependant, ce détail qui appelait l’indulgence dans les personnages alignés au devant de la scène au TCE s’inscrit au disque dans une fresque plus globale, débordante de scènes de genre variées, apte à mettre en valeur les voix solistes, et plus encore les forces chorales de Liège, sans que l’orchestre semble prendre toute la place, comme on l’avait ressenti au concert. Fatigue d’une soirée succédant à des séances d’enregistrement importantes, capacité des micros ou du montage à construire des atmosphères plus captivantes, on ne sait, mais la proposition est ici gagnante. Et là où on avait gardé le souvenir d’une œuvre longue, qui tenait surtout par l’expressivité de la fosse, les micros rendent au chant une dimension tout aussi première, et à l’œuvre une cohérence réelle, dans le goût ampoulé d’un XIXe siècle français s’inclinant peu à peu face à la marée wagnérienne, sans perdre trop ici encore les caractères du style national. Synthèse assez réussie d’une composition étalée sur six ans et centrée sur une héroïne négative, porteuse de poisse absolue, qui n’est pas sans rappeler l’Ortrud de Wagner et la Margred de Lalo, Hulda s’écoute en fait avec plaisir pour l’oreille, sinon vrai saisissement de l’esprit…  

Et appelle donc une équipe capable d’en rendre les beautés réelles. Les qualités des chœurs de Namur, excellents, investis, ductiles, vivants, comme celles du Philharmonique Royal de Liège, du même niveau d’excellence sont, sous la baguette persuasive de Gergely Madaras celles qui conviennent au format de l’œuvre et à son style. Sans être vecteur premier de l’action à la Wagner, l’orchestre, foisonnant, généreux, est richement descriptif : atmosphérique quand les cordes sinistres entourent l’inquiétude des protagonistes au premier acte, théâtral quand il fait sonner les cuivres à l’arrivée de la horde des ennemis vainqueurs, démonstratif pour faire tournoyer le monde dans la grande et longue scène de bal de l’acte IV, avec des accents passéistes renvoyant au XVIIIsiècle plus qu’à la Norvège médiévale, on s’en doute. Et les interventions chorales sont partout très réussies.

Le récitatif semble ici plus animé et moins banal qu’au concert, tandis que l’écriture vocale, qui n’apporte rien de nouveau à la convention du genre, apparaît définitivement mieux portée ici qu’il y a un an. D’abord par une qualité de français que se partagent à l’envi les quinze rôles, hélas majoritairement trop courts pour pouvoir être développés sur les plans dramatique comme musical. C’est le cas pour Véronique Gens campant Gudrun, la mère des Aslaks avec son habituelle élégance raffinée et sa présence toujours effective ; pour Gudleik, son fils obstiné, qui trouve en Matthieu Lécroart un interprète idéal et sonore, comme son père, campé fortement par Christian Helmer, tandis que la cohorte de ses fils que domine Artavazd Sargsyan est impeccable, mais si peu exploitée. Marie Gautrot est une Mère de Hulda qui sait captiver l’oreille, Ludivine Gombert aussi, en Thordis charmante et convaincue.

Heureusement, Judith van Wanroij impose en Swanhilde un rôle autrement important, et à la mesure de sa délicatesse naturelle, tandis qu’Eiolf trouve en Edgaras Montvidas souplesse et musicalité, séduction et jeunesse, sinon vaillance, qui n’est pas son fait. Jennifer Holloway a l’ampleur que réclame le rôle de Hulda, sinon la séduction absolue du timbre. Si elle n’a sans doute pas la vraie voix de falcon requise, elle assure, entre noirceur et éclats, entre élans d’amour et explosions de haine, cette présence dramatique permanente de victime obsédée de vengeance qui mène son destin hors norme sans la moindre faiblesse vocale.

Après le concert, on avait défini l’œuvre comme un gigantesque poème symphonique avec chant. C’était une erreur, Hulda est bien un opéra, un vrai, typique de son époque et qui mérite qu’on y jette une oreille plus qu’attentive. Cela ne l’imposera pas pour autant au répertoire, où elle ne pourra jamais paraître que comme une curiosité. Mais cela renouvellera l’idée que la postérité s’est faite de son auteur, qui n’est donc pas uniquement un grandiose symphoniste et un créateur raffiné de musique de chambre ou d’orgue. Rien que pour cela, cet enregistrement s’avère précieux.

P.F