© Jean-Louis Fernandez

Succès inoxydable de la non moins endurante IIIe République, La Fille de Madame Angot de Charles Lecocq n’a disparu des scènes que dans les années 1970. À l’automne 2021, le Palazzetto Bru Zane proposait sa version discographique, dont la présente représentation scénique semble l’écho puisqu’on retrouve Véronique Gens (Mademoiselle Lange), Matthieu Lécroart (Larivaudière) et l’Orchestre de chambre de Paris placé ici sous la direction d’Hervé Niquet.
 
Familier de l’œuvre, l’orchestre fait valoir ses belles couleurs (cordes nerveuses, bois distingués et bien chantants) mais emporté par la direction fort (trop ?) théâtrale d’Hervé Niquet, n’évite pas quelques approximations de justesse. À surligner le théâtre, le chef ne réserve la grâce et la légèreté que pour les Entr’actes et bouscule un peu le reste pour un résultat certes dynamique, mais trop uniforme. En scène, on constate un même écueil : la gouaille sonne faux et le raffinement du Directoire a complètement disparu du discours. Ainsi Hélène Guilmette, aux registres inégaux et à l’émission droite, fait une Clairette indépendante mais manquant d’espièglerie. Véronique Gens, à l’aise en grande mondaine, semble empruntée comme fille de la Halle, ce que vient encore souligner une projection fluctuante. Pierre Derhet est un Pomponnet bien sonore au timbre clair, crédible dans son rôle au risque d’un chant trop littéral et uniforme pour camper le coiffeur benêt. Matthieu Lécroart tire bien son épingle du jeu en Larivaudière, en solide baryton il sait équilibrer le ridicule et l’inquiétant, suivi d’un Louchard de bonne tenue en la personne d’Antoine Foulon. Enfin, Julien Behr barytonne un peu trop pour camper le frivole Ange Pitou, mais propose un chant stylé soucieux de la ligne.
 
La mise en scène de Richard Brunel n’a sans doute pas aidé les interprètes à trouver la voie d’un esprit qui oscille entre canaille et galanterie jouisseuse. La transposition de l’action en Mai 68 s’accommode en effet assez bien de la course effrénée au plaisir du Directoire et des protestations (contre-révolutionnaires devenues révolutionnaires ici) mais n’apporte strictement rien à la lecture du propos. On passe ainsi des usines Renault à la Halle à l’Odéon (côté cinéma et non plus théâtre), aux appartements de Mademoiselle Lange avec deux dispositifs qui mangent la scène et annulent toute possibilité d’une véritable direction d’acteurs, les interprètes étant disposés sur le décor plus que dirigés. Au lieu d’être une toile de fond pittoresque (comme le Directoire peut aussi l’être), Mai 68 devient l’alpha et l’oméga d’une mise en scène qui cumule les poncifs décoratifs liés à cet événement historique (pancartes, banderoles, mode colorée de la fin des années 1960, mégaphone…). Le résultat, cumulatif, est bien vite lassant et un rien lourdingue. Surtout, cela ne peut remplacer un véritable travail sur la narration d’un livret défaillant (absence de réelle péripétie et de nœud d’intrigue), ainsi la plupart des gags tombent à plat. On saluera toutefois les apparitions de Geoffrey Carey – incroyable devenu vieux british en goguette dans le quartier latin – dont l’élocution, la démarche et la silhouette proposent un vrai personnage savoureux.
 

J.C

© Jean-Louis Fernandez