Armide

Gluck

le 07/11/2022

Paris, Opéra-Comique

par Pierre Flinois


Ian Bostridge (Renaud). © Stefan Brion

L’Opéra-Comique monte l’Armide de Gluck, qui reste avec Iphigénie en Aulide, sans parler d’Écho et Narcisse, le plus rare de ses chefs-d’œuvre français sur les scènes nationales, très loin en nombre de productions derrière OrphéeAlceste et Iphigénie en Tauride. C’est l’occasion de rendre justice à cette partition magnifique, qu’aucune scène parisienne n’avait plus présentée depuis 1913 (!) et de fêter à cette occasion une nouvelle grande Armide, Véronique Gens.
 
Cela faisait longtemps qu’on espérait entendre Véronique Gens dans Armide. Ses deux Iphigénie à la scène, son Alceste et son air d’Armide « Enfin il est en ma puissance » enregistré voici 16 ans déjà, disaient quelle magicienne elle pourrait être en ce rôle parmi les plus exigeants de Gluck, qu’ont interprété depuis les légendaires Rosalie Levasseur et Caroline Branchu, des sopranos aussi différentes que Lucienne Bréval, Félia Litvinne, Olive Fremstad (toutes trois wagnériennes) et plus récemment Raina Kabaivanska, Montserrat Caballe, Mireille Delunsch, Anna Caterina Antonacci, Karine Gauvin ou Gaëlle Arquez, qui disent par leurs différences vocales, la diversité des approches possibles pour un rôle particulièrement brillant, nanti de six airs et deux duos demandant des qualités vocales variées et complémentaires pour exprimer l’autorité, la rage, la fragilité psychologique sous-jacente, le sentiment puis le désespoir amoureux, le courroux… avec une intensité rare.

Véronique Gens s’inscrit avec brio dans cette nécessité multiple, comme l’a confirmé sa prise du rôle sur la scène de l’Opéra-Comique. Car Gens, c’est d’abord le style dans sa perfection – et que celui de Gluck, si personnel en son siècle, si grand de ton, lui va bien ! Il naît d’abord du travail sur le mot, son contenu, son sens, allant de son articulation à son expression, qualités particulièrement requises ici pour la prise en charge du texte de Quinault, ayant servi quasiment tout un siècle déjà pour l’Alceste de Lully, référence absolue d’alors, à la fois respectée et remise en question par le lyrisme intense de Gluck. Il s’appuie ensuite sur un timbre délicat, sensible, vecteur d’émotion, d’humanité vive et de fragilité intime qui rend l’interprète immédiatement attachante et sur une musicalité sans faille, qui sait servir la dignité de la déclamation lyrique à la française. Si en matière d’impact immédiat, la voix paraît moins percutante que d’autres, du fait de cette fragile élégance naturelle qui est sienne, elle n’en est pas moins capable d’élans impérieux, d’emportements irrésistibles, pour contrebalancer une intériorité forte et sensible. Bref, tout ce que réclame ce rôle à multiples facettes, pour une approche vocale et interprétative complète. Quant à la fine comédienne que l’on connaît bien, elle parvient ici, malgré des oripeaux et des choix de mise en scène comme faits pour lui nuire, à s’imposer au-dessus de la mêlée théâtrale.

Car la production que signe Lilo Baur, tendance hommage au XVIIIème siècle mâtiné de modernité éclatée, mais trop sage, s’avère décorative dans le mauvais sens du terme. Elle serait peut-être acceptable si la direction d’acteurs y prenait sens au lieu de se limiter bien pauvrement à remplir l’espace scénique de sa banalité. Voici que paraît Armide, bottes hautes et noires, jupette et bustier blancs, façon Diane à la grecque, qu’on aide à grimper aussitôt sur un cube, le visage inquiet – de Roland, de son équilibre ? – pour qu’on l’habille de rubans et de tissus colorés, puis qu’on laisse là, abandonnée, jusqu’à ce qu’elle descende enfin de ce piédestal : c’est ça, l’enchanteresse qui a séduit les preux de l’armée franque ? C’est ça, le théâtre d’aujourd’hui ? Oublions alors les costumes d’Alain Blanchot, les ballets transformés en pantomimes et autres reptations parfois grotesques – pauvre Noverre –, les chœurs – Les Éléments sont pourtant délectables – incapables de vie propre, les solistes laissés à eux-mêmes et même le décor signé Bruno de Lavenère, constitué d’abord d’un moucharabieh moderne qui cache à demi l’arbre imposant, sculptural dans sa torse nudité, qu’on nantira parfois, selon le contexte, d’un feuillage de saule pleureur tombant des cintres et qui servira de décor pour les quatre actes suivants… Le tout est d’une naïveté qui fait sourire, mais passe assurément à côté des enjeux dramatiques d’Armide. N’est pas Barrie Kosky qui veut !

Alors, comme le rôle-titre, chacun doit ici s’accommoder de cette absence de ligne directrice, de direction d’acteurs, de souffle scénique. Ian Bostridge, sonore, volontaire, est un bon Renaud, maîtrisant le français à la perfection avec une pointe d’accent un rien exotique, mais articulant à l’excès. Il s’avère capable en tout cas de faire avec une tessiture qui n’est pas proprement la sienne, ce qui le met parfois en rupture de style. La présence est, chez lui aussi, naturelle, mais ici il n’investit pas le rôle, qu’on semble ne pas lui avoir inventé. Edwin Crossley-Mercer a décidément une voix superbe, même s’il exprime peu, mais lui aussi, engoncé dans son costume surchargé, coiffé d’une tiare de tissu, semble incapable de donner du sens, de la présence, de la méchanceté à Hidraot. Anaïk Morel lui en cherche trop, au point de faire de l’air de la Haine quelque chose d’énorme, de monolithique, bien trop appuyé. Enguerrand de Hys et Philippe Estèphe sont vocalement parfaits et endossent bien leurs rôles de chevaliers aisés à séduire et pourtant sauveurs de Renaud. Florie Valiquette et Apolline Raï-Westphal, sont plus classiquement jolies.

Tous bénéficient heureusement de la direction de Christophe Rousset, martiale et chantante dans l’ouverture, tendue toujours, précipitée même parfois, mais aussi d’un charme ravissant pour les scènes pastorales et chorales en particulier. Il fait avancer l’action, lui donne une profondeur dramatique assumée jusqu’aux contrastes enchanteurs, pour l’emporter jusqu’à l’explosion finale sans perte d’énergie. Mais c’est plus encore par son soutien bienveillant, porteur, forcené parfois, à l’équipe vocale qui, grâce à cela arrive à investir personnages et trame dramatique, que l’on aura apprécié ce geste d’un impact permanent. Les Talens Lyriques suivent avec la même verve, la même animation, la variété des couleurs, comme celle des réponses instrumentales à l’ardeur ou aux interrogations de Véronique Gens. Voilà où était le vrai spectacle ce soir.

Pierre Flinois

À lire : notre édition d'Armide/L'Avant-Scène Opéra n°330


Véronique Gens (Armide), Apolline Raï-Westphal (Phénice). © Stefan Brion