La Juive

Halévy

le 15/09/2022

Genève, Grand Théâtre

par Jules Cavalié


Ruzan Mantashyan (Rachel) et Dmitry Ulyanov (Cardinal de Brogni). © Magali Dougados

Succès à sa création en 1835, La Juive montre le grand opéra français à son meilleur. Livret intelligent, conférant aux personnages – notamment Éléazar et Brogni – une véritable profondeur psychologique, puissantes scènes de foules, ensembles pleins d’invention et touchants, airs faisant la part belle au drame et à la virtuosité. Le bel canto et le souffle épique s’associent à la déclamation française : n’en doutons pas, c’est un chef-d’œuvre du genre, et à ce titre il est condamnable qu’une maison comme l’Opéra de Paris, qui dispose des moyens pour le réaliser avec style, ne programme pas cet opus.

De cette œuvre où la violence, la politique, l’intime – cruel et/ou amoureux – se tissent avec un pittoresque fouillé et un sens du spectacle certain, David Alden ne fait pas grand‑chose. On comprend au troisième acte que les noces entre Léopold et Eudoxie sont depuis longtemps consommées et ont déjà donné quatre enfants à la lignée impériale. Léopold est donc un séducteur comme un autre et son aventure avec Rachel n’est finalement qu’une passade. Dès lors, l’idée de fuite (l’abandon de l’épouse et des enfants) perd sa crédibilité, exit le déchirement entre l’amour et l’orgueil, et le prince Léopold se retrouve ainsi Duc de Mantoue. Visuellement, il y a quelques réussites : au deuxième acte – dans la veine d’un réalisme un peu superficiel – et au quatrième – style contrastes entre décor noir et lumière éblouissante – mais le tout paraît décousu et sans propos. Alden emprunte les costumes aux années 1920, 1940 et au XVe siècle original, et le bûcher final est évidemment une chambre à gaz, sans que cela soit amené par un quelconque propos. On observe ainsi un collage qui ne s’assume pas et qui donc ne fonctionne pas. Ce propos illustratif a cependant le mérite de ne pas empêcher la compréhension de l’action.

Musicalement, les mérites sont contrastés : beaucoup d’artistes débutent dans cette œuvre, ce qui nous conduit à l’indulgence. Elena Tsallagova assure en princesse Eudoxie : la voix est large et homogène dans tout l’ambitus du rôle, elle soigne les vocalises en leur conférant le piquant nécessaire. Manque seulement le style dont l’absence est compensée par un français impeccable. Dmitry Ulyanov n’a pas tous les graves de Brogni mais livre une très belle prestation, le chant phrasé et bien mené fait accepter un français aux accents exotiques. À Ioan Hotea revient le rôle surdimensionné de Léopold, son chant manquera de la facilité qui sied à cet amoureux et séducteur. John Osborn a l’âge du rôle, le style du répertoire et la technique pour cette vocalité. Il impressionne déjà, mais l’on regrette de ne pouvoir venir à la dernière pour l’entendre au terme de cette série, ayant pris pleine possession du rôle. Pour cette série, la Juive c’est elle, Ruzan Mantashyan. Charismatique, elle livre une prestation d’artiste : d’un français châtié et stylé, elle rend justice à la partition qui oscille entre incarnation dramatique et agilité bel cantiste. On oublie les graves contrefaits pour savourer une présence scénique et un sens de la déclamation qui nous évoquent le talent d’Anna Caterina Antonacci.

Marc Minkowski dirigeait le chef d’œuvre d’Halévy pour la première fois. En grand coloriste qu’il est, il met en valeur les subtilités d’instrumentation. Homme de théâtre, il sait insuffler l’énergie, même s’il faut qu’il tape dans ses mains pour maintenir le chœur – qu’on a connu en meilleure forme – en rythme. Pour l’architecture et le récit, la maturation de l’interprétation (et de la connaissance) du chef et de l’orchestre fera effet – on l’espère ! 

Jules Cavalié



Ruzan Mantashyan (Rachel) et Dmitry Ulyanov (Cardinal de Brogni). © Magali Dougados