La Flûte enchantée

Mozart

le 07/05/2022

Opéra de Montréal

par Louis Bilodeau

Reine de la nuit (Anna Siminska), Pamina
Anna Siminska (La Reine de la Nuit) et Kim-Lillian Strebel (Pamina). © Yves Renaud

D'abord programmée en mai 2020, La Flûte enchantée de Barrie Kosky et Suzanne Andrade est le spectacle de la grande relance de l'Opéra de Montréal, qui n'avait présenté aucune production à la salle Wilfrid-Pelletier depuis son mémorable Written on Skin (janvier 2020). Pour renouer avec son public, la compagnie a choisi la fameuse production du Komische Oper de Berlin qui, depuis dix ans, a été reprise sur de nombreuses scènes internationales. Inspirée du cinéma muet, cette Flûte est d'abord un somptueux dessin animé plein de fantaisie dont plusieurs images font grande impression, à l'instar de la Reine de la Nuit absolument terrifiante en gigantesque araignée carnassière qui écrase tout l'espace de ses longues pattes en mouvement incessant. Très heureuse nous semble également l'idée de l'immense pendule dont les oscillations empêchent la réunion de Tamino et de Pamina pendant le trio « Soll ich dich, Teurer, nicht mehr sehn ? ». Si cette vision ludique et pleine de fantaisie plaît à une frange importante de spectateurs, il faut toutefois préciser que Kosky et Andrade ne présentent pas à proprement parler le Singspiel tel que conçu par Mozart et Schikanader puisque tous les dialogues sont carrément supprimés et remplacés par quelques intertitres résumant l'essentiel de l'intrigue. Privés de dialogues, les chanteurs sont de surcroît limités à un espace de jeu particulièrement réduit, car tout est suggéré par les projections et très peu par les gestes ou les interactions entre les personnages, le plus souvent statiques. Personnage clef du premier acte, l'Orateur est même absent physiquement et représenté par un simple visage stylisé. Brillant exercice de style, cette mise en scène laisse à vrai dire une impression partagée, un peu comme l'Orphée aux Enfers (Salzbourg, 2019) du même Kosky, où les dialogues faisaient alors place aux interventions parfois intempestives d'un narrateur.

Sur le plan musical, le principal intérêt de la soirée réside dans la direction subtile de Christopher Allen qui, dès l'ouverture, sait trouver avec l'Orchestre Métropolitain le juste équilibre entre les dimensions cérémonielles et plus pétillantes de la partition. En petite forme, le chœur nous avait habitués par le passé à une meilleure homogénéité. Du côté des solistes, le baryton slovaque Richard Sveda s'impose en Papageno grâce à une voix richement timbrée et bien projetée qui se marie à la perfection avec celle d'Elizabeth Polese, adorable Papagena. Le Tamino de Brian Wallin inquiète d'abord par un chant plutôt contraint, mais développe de l'assurance par la suite. Plus à l'aise dans les grands éclats (comme le retentissant « Die Warheit ! » du finale du premier acte) que dans les longues phrases déchirantes de « Ach, ich fühl's », Kim-Lillian Strebel est une Pamina déterminée mais jamais bouleversante. La Reine de la Nuit d'Anna Siminska convainc à moitié en raison d'un instrument peu séduisant et de vocalises en partie savonnées, tandis que Christian Zaremba est à court de grave et de legato dans les rôles de l'Orateur et de Sarastro. Andrea Núñez, Kirsten Leblanc et Florence Bourget campent un amusant trio de Dames, dont les voix puissantes pourraient cependant être mieux fondues. Au final, des retrouvailles qu'on aurait souhaitées plus fastueuses, mais qui permettent de découvrir un chef talentueux et de se forger sa propre opinion sur un spectacle sortant des sentiers battus.

Louis Bilodeau

À paraître : notre édition de La Flûte enchantée/L’Avant-Scène Opéra n° 329.


Brian Wallin (Tamino). © Yves Renaud