The Rake's Progress

Stravinsky

le 22/03/2022

Nantes, Théâtre Graslin

par Alfred Caron


Julien Behr (Tom Rakewell) et Elsa Benoit (Ann Trulove). 

Après Rennes, où elle a été créée avec un beau succès au début du mois, c’était au tour de Nantes d’accueillir la production du Rake’s Progress de Matthieu Bauer. Pour son premier essai à l’opéra, le metteur en scène, ancien directeur du CDN de Montreuil, lui-même musicien de formation et auteur de nombreux spectacles mêlant musique, théâtre et cinéma, réussit un joli coup de maître, bien aidé il est vrai par la scénographie inventive et les costumes de Chantal de La Coste. Son décor à transformation synthétise habilement dans un dispositif unique les multiples lieux de l’action. Six cellules superposées sur deux étages, dont trois mobiles, évoquant par leur forme un téléviseur – comme le fera à l’acte II la machine à fabriquer le pain avec des pierres – servent de cadre aux scènes intimes, éventuellement de manière simultanée (l’attente d’Anne à l’arrière-plan de la vie de débauche londonienne de Tom) et permettent au metteur en scène de déployer les scènes d’ensemble dans un espace architecturé, du bordel de Mother Goose à l’asile d'aliénés des dernières scènes, le tout dans une parfaite fluidité. Quelques projections vidéos (dues à Florent Fouquet) viennent régulièrement animer les petits « écrans » et apporter un contrepoint humoristique avec des images aux références nettement médiatiques ou télévisuelles où se projettent les fantasmes de gloire de Tom, en compagnie de célébrités, tel un autre Forrest Gump.

La transposition dans les années de la composition et de la création de l’œuvre, ne donne que plus de crédibilité aux personnages et à leurs motivations, car au travers du xviiie siècle de Hogarth, c’est bien l’époque contemporaine et ses valeurs – triomphe du mercantilisme, culte de l’individualité, goût de l’argent facile et du sexe – et surtout triomphe de la société du spectacle et de l’illusion, incarnée par Baba la Turque, que vise le livret de W.H. Auden.

D’une distribution d’excellent niveau, on distinguera particulièrement l’Ann Trulove d’Elsa Benoit, voix ductile, aux aigus lumineux, au médium coloré et à l’anglais d’une clarté absolue, qui donne à son personnage une épaisseur inaccoutumée jusque dans la scène finale où elle étouffe Tom sous un oreiller en un ultime geste de miséricorde. Dès son premier air, « No word from Tom », la soprano s'impose dans une incarnation intériorisée. Dans le rôle titre à l’écriture très centrale du faible Tom Rakewell, la voix large et assez sombre de Julien Behr manque un de peu brillant, mais non de lyrisme et communique toute la poésie souhaitable à son grand air mélancolique du premier acte et à une scène finale proprement bouleversante. Belle voix bien timbrée de baryton-basse et acteur subtil, Thomas Tatzl n’a pas tout à fait cette noirceur et ce tranchant qui font les Nick Shadow vraiment diaboliques et glaçants, mais il sait en revanche en suggérer toute l’ironie et la cruauté dans la fameuse scène des cartes où Tom joue son âme contre lui, une des plus saisissantes dans son dépouillement, accompagnée du seul clavecin d'Elisa Bellanger sur la scène. Puissante mais un peu hors de contrôle, la voix de Scott Wilde, Trulove en fauteuil roulant, gâte un peu les ensembles, ce qui est vraiment dommage lorsque son émission explosive couvre la belle voix d'Elsa Benoit. Excellentes la Mother Goose autoritaire d'Allison Andersson et Aurore Ugolin au mezzo généreux, formidable en star hollywoodienne barbue, dans le délire de son bavardage comme dans son humanité. Fraîcheur des voix, précision et homogénéité sont les maître-mots du chœur Melysme(s) à quoi s’ajoute une remarquable présence scénique dans ses multiples incarnations. Christopher Lemmings anime la scène de la vente aux enchères avec une verve sans pareille. Dirigée avec finesse par Grant Llewellyn à la tête de l'orchestre national de Bretagne impeccable, l’œuvre est accueillie avec un tel enthousiasme que le petit vaudeville moral qui la conclue est reportée après les premiers applaudissements. 

Alfred Caron

 À lire : notre édition de The Rake's Progress / L'Avant-Scène Opéra n°145


Julien Behr (Tom Rakewell).
© Laurent Guizard