Richard Cœur de Lion

Grétry

le 11/11/2021

Versailles, Opéra royal

par Jules Cavalié


Rémy Mathieu (Blondel) et Melody Louledjian (Laurette).© Agathe Poupeney / Opéra Royal de Versailles

Créé en 1784 à la Comédie Italienne, Richard Cœur de Lion synthétise de nombreuses préoccupations artistiques, culturelles et politiques de cette fin du XVIIIe siècle. Grétry y mêle ainsi des formes musicales traditionnelles de l’opéra-comique, ballets et pantomimes dans un style qui panache romances sensibles (« Je crains de lui parler la nuit »), un lyrisme qui évoque le Mozart des opéras serias (« Si l’univers entier m’oublie »), et un orchestre informé par le métier symphonique des viennois, volontiers théâtral et influencé par le style Sturm und Drang. Ces modes musicales réunies sont mises au service d’un livret d’un type nouveau : le monde champêtre et familial de la comédie sert de contexte à une intrigue historique, où l’héroïsme permet de mesurer la valeur des hommes et non plus des dieux. Sedaine mêle habilement intrigues amoureuses et historique pour relater la fictionnelle libération par le trouvère Blondel du roi Richard Cœur de Lion retenu en otage par les autrichiens. Si l’ouvrage fut accueilli comme un hymne à la personne du roi et repris pendant la Révolution comme un chant de ralliement royaliste (la romance « Ô Richard, ô mon roi »), il laisse la politique uniquement entre des mains mortelles… signe que les préoccupations du temps ne sont pas à la dignité magnifiée par les mystères divins, mais plutôt à l’action humaine et aux plaisirs. En outre, destiné à un public fortuné – aristocratie et bourgeoisie – qui jouissait alors des aménités d’une économie florissante (et déjà non-ruisselante), Richard Cœur de Lion plaçait ces deux catégories sociales à égalité dans le plaisir artistique, rendant – cinq ans plus tard – la revendication d’égalité de droits d’autant plus évidente. L’attention aux modes esthétiques et aux idées du temps, conjuguée à de solides métiers musicaux et dramaturgiques ont permis à Grétry et Sedaine de créer un spectacle complet et efficace, un « très bon “show” » pour reprendre les mots d’Hervé Niquet dans sa note d’intention.

Et le « show » fonctionne encore, notamment grâce au chef qui tient son orchestre avec autorité et inspiration. Son travail rend justice et flatte une musique astucieuse, inventive et charmante, mais dont on ne sait si les séductions survivraient à une interprétation moins excellente. Sous la direction de son fondateur, le Concert spirituel colore et phrase sans affectation, donnant ce qu’il faut de relief à la partition. Les interventions du chœur du Concert Spirituel participent au spectacle tant par la qualité vocale (couleurs, attaques incisives) que par le jeu. Le plateau vocal est d’une grande homogénéité. On salue la prestation de Rémy Mathieu (Blondel) qui fait montre d’une grande aisance tant scénique que vocale, l’aigu nasal maîtrisé et bien projeté donne une belle couleur d’époque. Le Richard de Pierre Derhet présente d’évidentes séductions vocales, un beau timbre clair de ténor dont on suivra les évolutions avec attention, et un sens de la ligne que l’on aimerait entendre dans Mozart. Melody Louledjian est une Laurette piquante dont on apprécie tout le savoir-faire musical dans le délicieux duo avec Blondel « Un bandeau couvre les yeux ». Enfin, Marie Perbost livre une très belle prestation en passant d’un Antonio villageois à la comtesse Marguerite. Timbre chaleureux, voix ample et investissement scénique en font un des atouts majeurs de cette production. Le reste de la distribution tire aussi son épingle du jeu, tant vocalement que scéniquement, assurant la qualité constante du spectacle.

La mise en scène sans temps morts de Marshall Pynkoski joue habilement des codes hérités du XVIIIe siècle et des exigences du public contemporain pour une action scénique qui oscille entre « naturel » et jeu codifié usant avec justesse d’une outrance désuète. Les chorégraphies de Jeannette Lajeunesse Zingg s’intègrent dans ce dispositif et dans les belles toiles peintes d’Antoine Fontaine, procurant des moments spectaculaires ou charmants qui parachèvent ce spectacle de capes et d’épées (superbe chorégraphie d’escrime pendant la tempête et l’assaut du château). À l’issue de la représentation Marshall Pynkoski et Jeannette Lajeunesse Zingg sont élevés au grade d’officier de l’ordre national des Arts et des Lettres, et Hervé Niquet fait jouer par l’orchestre une Marseillaise qui résonne étrangement sous les ors de Versailles. Le public se lève comme un seul homme et l’on se demande qui de Richard  ou de La Marseillaise a le mieux conservé son actualité politique…

Jules Cavalié

 

Rémy Mathieu (Blondel). © Agathe Poupeney / Opéra Royal de Versailles