Ariane à Naxos

R. Strauss

le 14/02/2021

Anvers, Opéra des Flandres (streaming)

par Alfred Caron


Carla Filipcic Holm (Ariane)


L’Opéra des Flandres qui, à quelques « clips » vidéo près, postés régulièrement, s’était abstenu de toute production depuis mars 2020, vient de rompre le silence en diffusant en streaming une version concert d’Ariane à Naxos. Elle sera suivie à la fin du mois par La Chute de la maison Usher de Debussy, cette fois en version scénique, en attendant l'ouverture hypothétique de sa saison publique à la mi-avril avec une série de Werther, toujours en version concert, avec le ténor italien Enea Scala dans le rôle-titre.

Il peut paraître paradoxal de choisir pour une version concert une œuvre aussi théâtrale que la comédie de Richard Strauss, surtout dans une maison réputée pour la créativité de ses productions. Le résultat prouve pourtant qu'ici la musique est l'élément essentiel qui donne vie au génial livret de Hofmannsthal et que la réussite d'un tel projet repose d'abord sur la capacité du chef à faire vivre l'action à travers l'orchestre. Alejo Pérez à la tête de celui de l'Opera Ballet Vlaanderen en petite formation, placé sur le plateau, offre une lecture contrastée qui valorise le moindre détail instrumental et en fait briller les premiers pupitres, mais dans une vision d'ensemble à l'architecture extraordinairement aboutie où s'équilibrent parfaitement seria et buffa et qui culmine dans un finale grandiose aux accents wagnériens.

Comme toujours l'Opéra des Flandres a choisi la carte de l'homogénéité pour une distribution qui réunit jeunes chanteurs, anciens ou actuels pensionnaires de son « jeune ensemble » (Daniel Arnaldos en Brighella, Elisa Soster en Najade) et chanteurs internationaux, complétée par quelques membres du chœur pour les plus petits rôles. Parmi les premiers on compte la mezzo Raehann Bryce-Davis au timbre somptueux qui apporte au Compositeur une remarquable extension dans l'aigu et un tempérament bouillant, ou l'impeccable Maître de ballet de Denzil Delaere. Le baryton croate Leon Košavić, amené par la défection de Werner Van Mechelen à assumer le rôle du Maître de musique puis celui de Harlekin, montre qu'au-delà d'une voix superbement timbrée et d'un chant d'une grande élégance il est capable de caractériser deux rôles aussi différents, même sans le secours d'aucune mise en scène. La soprano belge Lisa Mostin impressionne par la puissance de sa voix de colorature et insuffle à Zerbinetta une énergie sans réserve. À un petit accident près sur une note aiguë craquée, Michael Weinius se révèle un ténor héroïque de belle étoffe. Mais c'est l'Ariane de Carla Filipcic Holm qui constitue la véritable découverte de ce concert. Sa voix large et longue de grand lyrique, au timbre chaleureux et à l'aigu délicat, est capable de toutes les nuances et offre une stature vocale de haut vol à son personnage tragique dont elle incarne les moindres fluctuations avec une grande subtilité. Il revient au jeune comédien Freek De Craecker d'interpréter au prologue le rôle du Majordome dont on savoure, même sans comprendre un mot de son rôle qui pour la circonstance a été traduit en flamand, la finesse et l'humour pince-sans-rire. Cette production très réussie est à visionner en replay (10 € l'accès) sur la chaîne Youtube de l'Opera Ballet Vlaanderen jusqu'au 28 février. Regrettons simplement qu'un sous-titrage, au moins en anglais, n'ait pas été prévu, ce qui réserve ce plaisir total aux seuls familiers de l'œuvre, aux germanistes et bien sûr aux néerlandophones.

 

Alfred Caron

https://operaballet.be/en/2020-2021/ariadne-auf-naxos

À lire : notre édition d'Ariane à Naxos : L’Avant-Scène Opéra n° 282


Photos : Opera Ballet Vlaanderen / Tom Cornille