Le Forgeron de Gand

Franz Schreker

le 02/02/2020

Anvers, Opéra des Flandres

par Alfred Caron




Il est rare qu’une production d’opéra, même d’un opéra comique, suscite chez le spectateur le sourire d’un bout à l’autre. C’est le tour de force qu’a réussi Ersan Mondtag avec sa mise en scène de Der Schmied von Gent, l’ultime opéra de Franz Schreker inspiré d’un conte de Charles De Coster. À l’instar de Till L’Espiègle dont il est une sorte de préfiguration, ce « forgeron de Gand » se situe dans la Flandre du XVIe siècle au plus fort de l’occupation espagnole. Smee, le héros, est un artisan réputé auquel son art vaut la clientèle de l’oppresseur, malgré ses idées nationales et réformatrices. À la suite d’une rixe avec son concurrent, le forgeron Slimbroek, qui le dénonce pour ses sympathies avec les Gueux, il perd sa clientèle et tombe dans la misère, ne parvenant à en réchapper qu’en acceptant un pacte avec l’Enfer. Au bout de sept ans de prospérité, il devra se livrer au diable pour être dévoré. Un miracle se produit alors qui lui permet de se tirer de ce mauvais pas mais son immoralité foncière se retournera finalement contre lui : lorsque après sa mort il se présente à la porte du Paradis, il s’en voit refuser l’entrée tout comme celle de l’Enfer où il est persona non grata à cause des tours qu’il a joués aux démons (la déesse noire Astarté, Le Duc d'Albe et le bourreau) venus réclamer leur dû.

Pour réaliser ce « Zauberoper », que le compositeur qualifiait lui-même de fable « à la Brueghel » et voulait populaire et accessible à tous, Ersan Mondtag qui en a également conçu la scénographie a choisi un registre esthétique naïf qui tient du livre pour enfants et de la bande dessinée. Dans un décor cocasse et coloré qui fait du Château des Comtes de Gand la bouche de l'Enfer, il croque ses personnages comme autant de marionnettes mais sans jamais ignorer l’élément humain qu’incarne particulièrement le rôle-titre : l’artisan rusé et débrouillard qui réussit même à duper le Diable.

Le metteur en scène toutefois n’en reste pas à ce premier degré. Au troisième acte, la dimension politique entre en jeu. Smee se présente à la porte du Paradis, sous les traits du roi des Belges Léopold II. En prélude à la scène finale sont projetées des images du Congo belge illustrant un discours de Patrice Lumumba sur la colonisation. L’on comprend alors que ce qui est reproché a Smee, comme personnage emblématique du peuple belge et singulièrement flamand, c’est d’être devenu l’oppresseur après avoir été opprimé. Dans la fable originale, c'est plutôt d’avoir trouvé un arrangement avec l'Enfer, symbolisé par un sac plein de billets que lui a laissé la déesse Astarté, plutôt que de renoncer à cette fortune mal acquise.

La partition de Schreker est étonnamment directe et éclectique, richement orchestrée, avec la part belle faite à des cuivres souvent tonitruants. Dans un registre très éloigné de ses œuvres postromantiques, elle sacrifie peu au lyrisme, et se cantonne dans une déclamation chantée, avec de grandes scènes chorales basées sur des chansons et des rythmes de danse populaires. Le compositeur privilégie le mouvement dramatique et sa musique vivante et variée, bien servie par un orchestre en très grande forme, un plateau et des chœurs impeccables qui, sous la direction précise et enlevée d'Alejo Pérez, répondent à une action pleine d’incongruités et de surprises, ne laisse jamais place au moindre temps mort.

Il faut saluer la performance du baryton Leigh Melrose omniprésent dans son rôle d’homme du peuple roublard et sympathique jusque dans ses travers mais toute la distribution jusqu’au plus petit des quatorze rôles mériterait une mention, tant sont caractérisés avec finesse et truculence ces personnages populaires ou de fantaisie. On citera bien sûr l’excellente mezzo Kai Rüütel dans le rôle de la femme de Smee, le virevoltant Flipke du jeune ténor Daniel Arnaldos et la brillante Astarté de Vuvu Mpofu.

Pour ce qui est son premier essai dans le domaine lyrique, le metteur en scène allemand Ersan Mondtag réussit un coup de maître en montant brillamment et avec fidélité aux intentions du compositeur un opéra totalement inconnu ou presque. Avec ce troisième spectacle depuis son arrivée à la tête de l’Opéra des Flandres, son nouveau directeur, Jan Vandenhouwe, prouve que la scène flamande n’a pas fini de nous surprendre par ses choix de répertoire comme par la créativité de ses productions.

Alfred Caron


Photos : Annemie Augustijns