Barbe-Bleue

Offenbach

le 29/12/2019

Opéra de Marseille

par Olivier Rouvière


Héloïse Mas (Boulotte) et Florian Laconi (Barbe-Bleue)


Ayant fait trucider sa cinquième épouse, Barbe-Bleue organise un concours de rosières pour s’en trouver une sixième. Le sort lui désigne la plantureuse Boulotte… Pendant ce temps, le roi Bobèche cherche la trace de sa fille, Hermia, qu’il a jadis abandonnée et veut désormais marier à un prince ; il la retrouve sous les traits de la bergère Fleurette, qui dispute à Boulotte le cœur du beau Saphir. Hermia refuse obstinément d’épouser le prince qu’on lui destine – avant de s’apercevoir qu’il s’agit de Saphir. Présentée à la cour de Bobèche, Boulotte fait un esclandre et Barbe-Bleue décide de se débarrasser de cette encombrante conjointe pour demander la main d’Hermia…

Créé au Théâtre des Variétés le 5 février 1866, entre La Belle Hélène et La Vie parisienne, Barbe-Bleue, opéra bouffe en trois actes et quatre tableaux, faisait appel aux mêmes librettistes (les duettistes Meilhac et Halévy) et à la même cantatrice vedette (Hortense Schneider) que ces deux titres plus connus. S’il n’a pas conquis leur popularité, c’est sans doute qu’après un premier acte remarquable (duo pastoral, airs du rôle-titre, entrée « séria » et couplets de Barbe-Bleue), action et musique patinent un peu…. Souvent délicieusement orchestrée, la partition pastiche le goût des bergeries du temps de Perrault, auteur de la version la plus connue du conte, la pompe de la cour de Napoléon III (ronde des courtisans, valse du baisemain) ainsi que la mode gothique (via les sinistres menées de l’alchimiste Popolani, et une citation littérale du Robert le Diable de Meyerbeer), mais sacrifie trop les seconds rôles, offrant peu de ces grands ensembles onomatopéiques et de ces cantilènes nostalgiques qui ont fait la gloire d’Offenbach.

N’importe : la découverte est agréable, surtout dans cette coproduction des Opéras de Lyon et de Marseille, dans laquelle Laurent Pelly et ses complices concilient divertissement populaire et lecture personnelle. Ainsi, on échappe au chromo dans la représentation du village soi-disant idyllique où vivent Boulotte et Fleurette, que le décor de Chantal Thomas change en un amas de hangars constellés de fumier, où trainent paysans essorés, SDF et anciens toxicos. Parfaitement conduits, les chœurs de Marseille confèrent une vie saisissante à cette campagne sinistrée ! Si les scènes au palais de Bobèche sont plus convenues (avec leur reine qui s’est fait la tête de Catherine Deneuve dans Palais royal ! et leurs affiches imitées de Voici), la morgue où règne Popolani ne manque pas d’atmosphère, notamment lorsqu’elle se change en lupanar abritant les cinq premières épouses de Barbe-Bleue, endormies pour servir aux appétits de l’alchimiste ! Direction d’acteurs tonique et sans vulgarité, éclairages subtils (Joël Adam), réécriture discrète des dialogues (Agathe Mélinand), costumes variés si ce n’est très marquants, tout fonctionnerait à merveille n’étaient deux trop longs entractes (dont un au milieu de l’acte II).

Côté orchestre, on apprécie le soin que met Nader Abbassi à caractériser les différents climats mais sa lecture manque néanmoins de jarret et peine à faire jubiler l’Orchestre de Marseille. En réincarnation d’Hortense Schneider, Héloïse Mas (Boulotte) casse la baraque, grâce à sa voix saine, longue et timbrée, son abattage scénique et son indéniable santé – même si le syllabisme alla Rossini de son premier air pourrait être plus précis. Florian Laconi endosse la rude tâche de succéder à Yann Beuron (qui chantait Barbe-Bleue à Lyon, en juin dernier) : le timbre est moins charnel, surtout dans le bas registre, mais l’interprète (grimé en sosie mafieux de Cyril Hanouna, doté de son inamovible oreillette) s’en donne à cœur joie dans les mélismes et refrains qui ponctuent cette partie exigeante (notamment lors du premier finale). À l’exception de l’Hermia/Fleurette de Jennifer Courcier, délicieuse et insupportable peste, les autres chanteurs apparaissent plus effacés, même si Jérémy Duffau campe un crédible Saphir (à l’émission un peu raide) et Guillaume Andrieux un efficace Popolani (qui met un certain temps à se chauffer). Mention spéciale à Antoine Normand en Bobèche : le ténor n’a plus guère de voix mais l’acteur reste désopilant !

Pour couronner cette année du bicentenaire d’Offenbach et redonner un peu de gaieté à un réveillon 2019 décidément orageux, Marseille a donc eu la main plutôt heureuse…

Olivier Rouvière

À lire : Offenbach, mode d’emploi de Louis Bilodeau


Photos : Christian Dresse