Andrea Chénier

Giordano

le 11/10/2019

Opéra de Toulon

par Olivier Rouvière



Début de saison très traditionnel, à l'Opéra de Toulon, avec cet Andrea Chénier que coproduisaient divers théâtre italiens (Modène, Parme, Piacenza, etc.) : la sage mise en scène de Nicola Berloffa n'aura certes pas effarouché le public, et il n'y a guère à en dire, sinon qu'elle sert avec probité un ouvrage plutôt populaire. Aux courtisans poudrés succèdent les sans-culotte sanguinaires, au grand tableau représentant Marie-Antoinette et ses enfants (?) se substituent les fresques révolutionnaires, aux minauderies des marquis font suite les ronds de jambe des Merveilleuses : bref, les chromos se succèdent et la seule licence - l'irruption de la guillotine (qui ne quittera plus la scène) dès la fin de l'acte I - s'avère maladroite. Admettons cependant que ce coup de théâtre, d'autant plus douteux qu'il s'accompagne du simulacre d'assassinat de la Comtesse de Coigny, permet l'enchaînement fluide des deux premiers tableaux, donnés sans césure - ce qui créée un vertigineux effet de raccourci. Berloffa a en outre donné tous ses soins à la direction d'acteurs, travaillée faute d'être originale, réussissant d'assez beaux mouvements de foule aux actes II et III, tandis que les lumières de Valerio Tiberi confèrent à cette scénographie convenue un peu de la poésie qui lui manque.

La direction solide et lyrique de Jurjen Hempel ne bouleversera pas non plus la tradition : si on aurait apprécié davantage d'ironie dans les passages pastichant le style rococo (la pastorale) et un souffle plus long dans les grandes arches du second tableau, on apprécie la capacité du chef à habiter le mélodisme capiteux de Giordano, sans pour autant verser dans le pompier. Il est suivi avec beaucoup de flamme par l'Orchestre de Toulon, qui semble apprécier cette musique, et par un chœur fort investi, aussi convaincant scéniquement que musicalement.

Certains « petits rôles » se glissent dans les scènes chorales et s'en extraient avec un naturel confondant : on a particulièrement apprécié le Mathieu revanchard de Geoffroy Salvas (bien que le timbre soit davantage d'un ténor que d'un baryton), l'Incroyable vipérin de Carl Ghazarossian et la Bersi voluptueuse d'Aurore Ugolin. D'autres figures secondaires laissent sceptique : drôle d'idée d'avoir confié, à la fois, la Comtesse de Coigny et la Madelon à Doris Lamprecht, qui peine à dissimuler l'usure de sa voix, et le Roucher de Wojtek Smilek nous a paru bien épais, pour ne pas dire pataud.

La soirée apparaît dominée par la superbe soprano roumaine Cellia Costea (Maddalena), que nous avions déjà applaudie in loco dans le rôle-titre de Tosca (2016). La voix est non seulement longue, dense, dotée d'un grave superbement ombré mais, en outre, la cantatrice possède cette rare aptitude à phraser à partir du texte, modulant la mesure grâce à l'élocution, retenant imperceptiblement le tempo ici, le pressant subtilement là, redonnant au rythme une liberté sans laquelle l'opéra italien perd beaucoup de son aura. « La mamma morta » et le duo de l'acte II sont bien sûr des moments d'anthologie - ajoutons que l'actrice, excellente, suscite une empathie immédiate. À peine un cran en-dessous, le baryton italien Devid Cecconi affronte crânement la tessiture tendue de Gérard ; s'il est cueilli à froid lors de son premier monologue (et l'orchestre ne lui fait pas de cadeau), il donne sa pleine mesure, en termes de couleurs et de ligne, lors de sa scena de l'acte III.

Cela dit, Andrea Chénier est avant tout un opéra de ténor et, sur ce plan, on reste sur sa faim : l'Argentin Gustavo Porta possède apparemment le rôle, mais son émission nasale, plate, affectée d'un large vibrato dans les passages héroïques, son italien terne et son maintien maladroit échouent à nous rendre sympathique un personnage dessiné à gros traits.

Un début de saison en demi-teintes, donc, qui devrait être suivi de nombreux temps forts : parmi les rendez-vous à venir, notons la création française de la comédie musicale South Pacific de Rodgers et Hammerstein, une Dame de Pique mise en scène par Olivier Py et coproduite par Marseille, Nice et Avignon (avril), la reprise du Comte Ory de Favart par Denis Podalydès (janvier), et l'apparition de la divine haute-contre baroque Reinoud van Mechelen en... Nadir des Pêcheurs de perles (décembre). Au Sud, très bientôt, il devrait y avoir du nouveau...

Olivier Rouvière



À lire : notre édition d’Andrea Chénier : L’Avant-Scène Opéra n° 121


Photos : Frédéric Stéphan