Rusalka

Dvořák

le 12/10/2019

Toronto, Four Seasons Center

par Louis Bilodeau

Jamie Groote (Deuxième Nymphe des bois), Lauren Segal (Troisième Nymphe des bois) et Anna-Sophie Neher (Première Nymphe des bois)
Photo : Michael Cooper


D’abord donnée à Chicago en 2014, la Rusalka que reprend cet automne la Canadian Opera Company de Toronto est un spectacle imposant, aux lourds décors un peu encombrants, qui ne capture qu’une partie de l’univers onirique du chef-d’œuvre de Dvořák. Plutôt sinistre, avec ses atmosphères sombres et ses arbres décharnés qui se déplacent à plusieurs reprises entre cour et jardin, la forêt des premier et troisième actes s’avère oppressante. Les nixes et divers esprits de l’onde s’y livrent à des jeux d’une lubricité exubérante, formant un contraste saisissant avec la passion malheureuse de Rusalka. Au deuxième acte, on assiste d’abord aux préparatifs de la fête dans les cuisines du palais avant de se transporter (au prix d’un changement de décor malheureusement fort bruyant) dans une grande salle aux couleurs chaudes dont les murs sont ornés de têtes de cerfs. La danse est ici un ballet assez humoristique qui présente une mise en abyme de l’intrigue, provoquant une vive réaction chez Rusalka. Celle-ci retrouve momentanément la parole lorsque la façade de l’édifice descend des cintres pour la séparer du monde des humains. Tout au long de la représentation, plusieurs figurants aux vastes ailes de corbeaux et apparentés à Ježibaba viennent nous rappeler la présence des forces maléfiques qui mènent le destin de l'ondine. Dans cet univers particulièrement sombre, les derniers instants apportent enfin un peu de sérénité, avec le ciel d’un beau bleu lumineux qui envahit l’espace scénique. Assez surchargée, la mise en scène de McVicar est d’abord orientée vers le spectaculaire, tout en nous réservant quelques surprises dans une direction d’acteurs empreinte de finesse. On en veut notamment pour preuve la première rencontre entre le Prince et Rusalka, où c’est d’abord le reflet de la dryade que voit le jeune homme, comme pour accentuer le caractère évanescent de l’héroïne. Celle-ci hésite d’ailleurs à suivre son bien-aimé, consciente de tout ce à quoi elle doit renoncer… Le metteur en scène incorpore en outre une bonne dose d’humour dans le tableau de la cuisine, au cours duquel le Marmiton farcit un énorme volatile avec tout ce qui lui passe sous la main, comme des poireaux et un gigantesque chapelet d’ail. Étonnamment, le pauvre aide-cuisinier périt sous les eaux au dernier acte, victime de la vengeance de Vodnik.

Adulée par le public torontois, Sondra Radvanovsky joue le rôle-titre avec une grande intensité, mais laisse une impression mitigée quant à ses qualités vocales. L’instrument est certes endurant et puissant, mais sans la chaleur de timbre et le velouté qu’on attend. Si la soprano multiplie à bon escient les passages pianissimi, c’est sans parvenir à nous tenir suspendus à un fil de voix parfaitement projeté. À ses côtés, le Prince ardent de Pavel Černoch possède le physique de l’emploi, sans nous éblouir cependant par son chant. On le sent souvent à la limite de ses moyens, et carrément sous-dimensionné dans la grande scène finale. Possesseur d’une voix bien sonore, Štefan Kocán campe un Vodnik touchant dans son désarroi, quoique très restreint dans son registre aigu et parfois fâché avec la justesse. La même remarque s’applique à la Princesse étrangère de Keri Alkema, dont le chant se révèle en somme assez brut de décoffrage. Les plus grandes satisfactions nous viennent en définitive des seconds rôles, à commencer par les superbes trois Nymphes des bois : Anna-Sophie Neher, Jamie Groote et Lauren Segal. Elena Manistina, mezzo au timbre opulent, est truculente à souhait en Ježibaba aux inflexions irrésistibles de drôlerie, tandis que le garde forestier de Vartan Gabrielian fait entendre une somptueuse voix de baryton-basse. Après un début plutôt ardu, le Marmiton de Lauren Eberwein s’avère finalement très convaincant. Dans la fosse, Johannes Debus et l’Orchestre de la Canadian Opera Company proposent une lecture qui, après une ouverture entachée par des cuivres indisciplinés, atteint à une belle poésie grâce aux merveilleux pupitres des bois et des cordes. On en vient du coup à minimiser certaines frustrations vocales pour goûter pleinement l’orchestration rutilante de Dvořák.

Louis Bilodeau

À lire : notre édition de Rusalka : L’Avant-Scène Opéra n° 205

2019-10-10-Rusalka-202web3.jpgSondra Radvanovsky (Rusalka)
Photo : Chris Hutcheson