Gala Britten

Britten

le 13/09/2019

Londres, Wigmore Hall

par Jules Cavalié

Institution majeure du paysage musical londonien, salle favorite des mélomanes férus de musique de chambre vocale et instrumentale, Wigmore Hall a débuté sa saison 2019-2020 par un gala de mélodies de Benjamin Britten. L'appellation invite à la réflexion tant le caractère démonstratif et spectaculaire impliqué par le mot « gala » semble antinomique avec le genre de la mélodie, évoquant plus immédiatement l'intimité et la réserve. La salle propose en fait un panorama de l'œuvre pour voix et piano du compositeur anglais, en réunissant quatre cycles écrits spécifiquement pour des tessitures différentes, et représentatifs de moments différents dans la carrière de Britten.

On This Island, écrit en 1937 sur des poèmes de W.H. Auden pour la soprano suisse Sophie Wyss, est marqué par un certain classicisme dont Britten s'éloigne dans les autres cycles. La mélodie s'apparente plus à une saynète opératique qu'à un chant d'intériorité : Louise Alder en prend le parti et le sert avec brio, mettant au service de l'action théâtrale sa capacité d'incarnation aussi bien qu'une voix charnue et sonore. Du héraut louangeur (« Let the florid music praise ») à la vestale vespérale (« Nocturne »), Alder conquiert et séduit en allant au bout des mots et des phrases qu'elle porte d'un souffle souverain.

La mezzo-soprano Jennifer Johnston remplace au pied levé Christine Rice, empêchée au dernier moment. Elle interprète A Charm of Lullabies, écrit en 1947 pour Nancy Evans sur des textes de plusieurs poètes ayant en commun de tous être des berceuses, quoique de natures diverses. Si Johnston fait preuve d'une admirable maîtrise de son instrument, la première mélodie (« A cradle song ») peine à convaincre par son manque d'ambiguïté, s'en tenant au déroulement simple de la berceuse. Cette simplicité sied en revanche parfaitement au poème de Robert Burns (« The Highland Balou »), rendant compte du caractère à la fois épique et rustique de ce chant écossais. Jennifer Johnston rend pareillement justice aux autres mélodies du cycle, avec une mention spéciale pour « A charm (from The Jealous Lovers) », cruel et ironique, où l'enfant est promis aux Tartares s'il ne s'endort pas calmement.

La seconde partie du concert offre d'abord les Sept Sonnets de Michel-Ange composés en 1940 pour Peter Pears. Allan Clayton déploie une voix de ténor lumineuse et sonore, qui fait rayonner la langue de l'artiste de la Renaissance. Grâce à une voix mixte extrêmement soignée, Clayton offre aux mélodies de Britten des colorations diverses qui compensent les défaillances de la prosodie italienne. En effet si la prononciation est tout à fait intelligible, l'énergie de la langue manque, sans doute à cause des distances prises par le compositeur avec la langue italienne.

Enfin il revient au Songs and Proverbs of William Blake de clore la soirée. Composés en 1965, soit près de trente ans après le premier cycle de la soirée, ces mélodies alternent proverbes et chants perturbant ainsi la continuité musicale. Leur interprétation requiert donc une écoute à long terme qui comprenne la dramaturgie du cycle et supposerait, idéalement, l'enchaînement des pièces sans interruption. Malheureusement cet aspect dramaturgique semble avoir été négligé, et le baryton James Newby interprète l'ensemble des pièces avec une noirceur qui correspond à l'univers de Blake mais qui mériterait d'être nuancée et relevée d'ironie. Cette uniformité est d'autant plus regrettable que le beau timbre du baryton et ses grandes qualités de chanteur lui auraient sans doute permis d'assumer un propos plus ambitieux.

L'ensemble des chanteurs fut accompagné, choyé, soutenu, rehaussé et stimulé par le piano de James Baillieu. Authentique pianiste-accompagnateur, il contribue largement à la fluidité du discours musical et à son intelligibilité, palliant à l'instrument les manques d'intentions des voix.

C'est donc avec une soirée de beau chant que Wigmore Hall inaugure sa saison, c'est d'ailleurs à ce titre qu'on peut être enclin à l'indulgence alors que l'ennui affleure parfois.


Jules Cavalié