Eugène Onéguine

Tchaïkovski

le 14/09/2019

Opéra de Montréal

par Louis Bilodeau


Étienne Dupuis (Eugène Onéguine)

Superbe ouverture de saison à l'Opéra de Montréal, qui présente un Eugène Onéguine conçu autour du couple lyrique de l'heure, Nicole Car et Étienne Dupuis. C'est peu dire que la complicité est palpable entre ces deux beaux artistes dont les qualités vocales se conjuguent à un jeu scénique empreint d'une grande justesse d'expression tout au long des différents épisodes menant les héros de la campagne isolée aux salons rutilants de la haute aristocratie de la Russie impériale. Pour ses débuts montréalais, Nicole Car reçoit un accueil à la mesure de sa Tatiana : triomphal. Parfaitement crédible et fort touchante en jeune provinciale candide frappée de plein fouet par la violence du sentiment amoureux, elle livre une scène de la lettre aboutie à tout point de vue. Projetée avec assurance, la voix souple – aux couleurs convenant bien au répertoire slave – traduit à merveille les émois naïfs, puis la ferme résolution de la femme mariée renonçant à sa passion de jeunesse. Coqueluche du public québécois, Étienne Dupuis est quant à lui un magnifique Onéguine au chant racé, à l'attitude distante et raide comme il se doit en un premier temps, avant d'être bouleversé à son tour par les affres de l'ardeur amoureuse.

Loin de démériter, presque tous les autres chanteurs atteignent un haut niveau qui concourt au succès de la représentation. Carolyn Sproule confirme en Olga les qualités qu'elle avait révélées en Maddalena (Rigoletto) l'an dernier sur la même scène : à un timbre somptueux et un goût musical très sûr, elle joint une présence radieuse. Si le ténor Owen McCausland n'est pas pourvu d'une semblable opulence vocale, son poète Lenski force l'admiration par son sens des nuances et en particulier dans son air du deuxième acte, aux accents déchirants. Il est émouvant de retrouver Stefania Toczyska, qui, à 76 ans, campe une nourrice Filipievna pleine de bonté attendrie. Outre la très bonne Madame Larina de Christianne Bélanger, la distribution comprend le Triquet à la diction exemplaire de Spencer Britten, qui ajoute quelques ornements étonnants mais plutôt bienvenus dans son compliment à l'adresse de Tatiana. Le prince Grémine à la voix rocailleuse et au souffle court de Denis Sedov constitue le seul maillon faible d'une formidable équipe de chanteurs. Le chœur a manifestement beaucoup travaillé pour arriver à un résultat infiniment plus satisfaisant que dans la récente Carmen (mai 2019).

Dans la fosse, Guillaume Tourniaire et l'Orchestre Métropolitain laissent une impression pour le moins partagée. Des moments de pure poésie sonore comme l'air de la lettre côtoient des instants où l'on se demande quelle mouche a piqué le chef, comme dans la danse paysanne du premier acte ou la fameuse polonaise de l'acte III. Sans que l'on comprenne pourquoi, il ralentit ensuite à l'excès certaines phrases, puis s'emporte à nouveau en bousculant choristes et solistes. Cette direction quasi cyclothymique, qui abuse des contrastes, est particulièrement déconcertante, de même que quelques dérapages des cordes au premier acte. Stephanie Havey a dessiné des décors dépouillés dont la simplicité s'accorde nettement mieux au domaine des Larina qu'aux splendeurs de Saint-Pétersboug. Grâce aux panneaux translucides, le lever du soleil dans la chambre de Tatiana ne manque pas de panache. La mise en scène de Tomer Zvulun se distingue par certaines trouvailles heureuses, comme lors du duel, à l'issue d'abord incertaine : après avoir serré Lenski dans ses bras, Onéguine tire et s'écroule, certes blessé, mais souhaitant peut-être surtout en finir avec son existence inutile. Les échos entre le dernier tableau et la scène au cours de laquelle Eugène fait la leçon à Tatiana sont eux aussi bien trouvés : de même que le dandy désabusé d'autrefois, la princesse Grémine rend les lettres compromettantes et désigne un siège où son interlocuteur doit se faire donner la morale. À l'inverse, la présence aux premiers actes de la vieille Tatiana et du vieil Eugène (doubles fantomatiques aux effets discutables) qui jettent un regard sur le passé s'avère redondante, à l'instar des gestes des choristes pointant le personnage éponyme en guise de dénonciation. Enfin, il aurait été souhaitable de faire appel à un chorégraphe pour mieux mettre en valeur la danse des paysans, la valse, le cotillon et la polonaise. Cela étant dit, cette soirée fait globalement honneur au chef-d'œuvre de Tchaïkovski.

Louis Bilodeau

À lire : notre édition d’Eugène Onéguine : L’Avant-Scène Opéra n° 43


Étienne Dupuis (Eugène Onéguine) et Nicole Car (Tatiana)
Photos : Yves Renaud