Halka

Moniuszko

le 25/06/2019

Opéra de Varsovie

par Didier Van Moere




En Pologne c’est l’année Moniuszko : il y a deux cents ans naissait le père de l’opéra national polonais. Un simple talent, à mille lieues du génie de Chopin, disait Szymanowski. Mais comparaison n’est pas raison : Moniuszko s’est identifié à la voix, dans l’opéra, la mélodie et le chant choral – et, pour l’orchestre seul, à la très jolie Ouverture fantastique Bajka (« Conte d’hiver »).

Sa carrière démarra avec le succès de Halka à l’Opéra de Varsovie, en 1858. Non seulement il pouvait prendre place à côté d’un Auber ou d’un Donizetti, mais la nation opprimée se retrouvait à travers les rythmes de danses polonaises irriguant sa musique dès le chœur d’introduction. Tout le monde en Pologne connut bientôt Halka, comme il allait connaître, sept ans plus tard, Le Manoir hanté. La pauvre petite montagnarde, séduite par un jeune noble qui la rejette pour épouser quelqu’un de son rang, faisait désormais partie de la famille. Comment d’ailleurs ne pas compatir à son sort ? Sourde aux mises en garde du jeune montagnard qui, lui, l’aime, sincèrement, abandonnée avec son enfant mourant, elle préfère le suicide à la vengeance, alors que le mariage se célèbre à l’église.

Mais la Halka de 1858, qui valut à Moniuszko le poste de directeur de l’Opéra de Varsovie, est la version révisée d’une première mouture créée à Vilnius, en 1848 dans un cadre privé puis en 1854 à l’Opéra. C’est cette « Halka de Vilnius » que vient de ressusciter le Grand Théâtre de la capitale polonaise, instrumentée par Michał Dobrzyński. On y perd évidemment tout ce que Moniuszko rajouta pour passer de deux actes à quatre, en particulier l’air du Sénéchal et la Mazurka de l’acte I, l’air de Halka et le duo entre les deux rivaux à l’acte II, la Danse montagnarde à l’acte III, l’air de Jontek, ténor et non plus baryton : autant de morceaux devenus très célèbres, une vingtaine de minutes sur deux heures environ. On y gagne un opéra plus resserré, moins « polonais », moins conventionnel, plus « moderne ».

Pour sa première mise en scène lyrique, Agnieszka Glińska invoque à la fois la sociologie et la psychanalyse, Charcot et Lacan. Halka devient le symbole d’une société masculine et oppressive, qui la condamne à l’aliénation hystérique – à la fin, Zofia, peut-être devenue son double, s’effondre aussi. L’œuvre se mue ainsi en une sorte d’opéra-pantomime, avec une chorégraphie de la folie dont les convulsions, malheureusement, sombrent aussitôt dans le ridicule et lassent très vite. La mise en scène semble aussi privilégier les tableaux vivants, parfois assez réussis, plutôt qu’une direction d’acteurs approfondie, à la hauteur des enjeux définis par Agnieszka Glińska elle-même. Mais cela peut donner de belles images, grâce notamment aux beaux costumes stylisés de Katarzyna Lewińska, opposant la belle société – sans doute plus ou moins celle de l’époque de Moniuszko – au monde paysan. On aime aussi l’assimilation de Halka, qui évoque toujours faucon et colombe, à un oiseau battant des ailes. Passons en revanche sur les miroirs où se reflète la salle : n’est pas Warlikowski qui veut.

Victime de l’acoustique trop sonore de la salle de l’Opéra de chambre, Łukasz Borowicz n’en séduit pas moins par la clarté et la vivacité d’une direction très colorée, qui tient en haleine pendant toute la durée de l’opéra – donné sans entracte : un vrai chef de théâtre, qu’on aime toujours à retrouver. Ilona Krzywicka nous était connue depuis son passage à l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris. La lauréate du Prix de l’AROP en 2012 a bien évolué, soprano lyrique au timbre rond et chaud, aux registres homogènes, médium charnu et aigu facile, à la ligne galbée, Halka vibrante, entre espoir illusoire et colère d’écorchée vive. Tout le contraire de la Zofia de Katarzyna Szymkowiak, timbre sec, souffle court et médium creux, phrasé hasardeux. Des deux rivaux barytons, encore assez verts mais prometteurs, Łukasz Klimczak l’emporte, Janusz au cynisme stylé, sur Kamil Zdebel, Jontek éperdu dont les aigus restent un peu trop ouverts.

Pour découvrir Moniuszko, dont la gare de Varsovie porte maintenant le nom – l’aéroport portant celui de Chopin, on peut lire le catalogue de l’exposition « Viva Moniuszko », richement illustré, dont les textes très intéressants sont traduits en anglais.

Didier Van Moere


Photos : Krzysztof Bieliński/Teatr Wielki - Opera Narodowa.