Le Conte du tsar Saltan

Rimski-Korsakov

le 18/06/2019

Bruxelles, Théâtre royal de La Monnaie

par Didier Van Moere


Carole Wilson (Babarikha), Bernarda Bobro (Povarikha), Bogdan Volkov (Gvidon), Svetlana Aksenova (Militrissa), Vasily Gorchov (le Vieil Homme), Alexander Vassiliev (Skomorokh)

Jalouses de leur cadette, la modeste Militrissa que le tsar leur a préférée, ses deux sœurs lui font croire, alors qu’il guerroie au loin, que le fils auquel elle a donné naissance est un monstre : il le fait jeter à la mer avec sa mère, enfermés dans un tonneau. Tous deux échouent sur une île bientôt transformée en paradis fabuleux par la Princesse Cygne. Devenu adulte, le tsarévitch Gvidon l'épouse. Son père retrouvera la fidèle Militrissa, les méchantes seront pardonnées, comme leur vieille tante Babarikha, qui les avait manipulées.

Rimski-Korsakov a tiré de Pouchkine son Conte du Tsar Saltan, de son fils, le célèbre et puissant héros prince Gvidon Saltanovitch et de la belle Princesse Cygne. Créé en 1900, cet opéra de la mer et de l’amour, comme Sadko, où la bouffonnerie côtoie le lyrisme, emprunte aussi bien à la musique populaire qu’à la liturgie orthodoxe, débordant parfois d’une sensualité capiteuse. Le célèbre Vol du bourdon vient de là : Gvidon, métamorphosé en insecte, pique les trois méchantes.

Un conte pour enfants, comme nous le rappelle Dmitri Tcherniakov… à sa manière. Abandonné par son père avec sa mère, Gvidon devient un adolescent autiste d’aujourd’hui, vivant dans un monde irréel. Tous deux s’identifient au tsarévitch et à la tsarine, du moins jusqu’à la fin du rêve, où les personnages réapparaissent en robes et en costumes ; mais loin d’être guéri, Gvidon s’effondre. Encore un de ces jeux de rôles que le Russe nous ressert trop souvent ? Oui et non. Parce que la superposition des deux univers fonctionne à merveille, qu’il nous raconte bien l’histoire, entre livre d’images, bande dessinée et dessin animé – pour une fois la vidéo se légitime.  Les personnages en émergent, issus en réalité de l’imaginaire de l’enfant, poupées russes aux couleurs rutilantes, dont le jeu ressortit à la naïveté des contes populaires. En même temps, la direction d’acteurs traite la mère et le fils avec un incroyable réalisme, jusqu’à provoquer le malaise : bourré de tics, Gvidon n’est plus qu’un aliéné relevant de l’asile. Le décor est alors plus austère : un rideau de fer jaunâtre, qui rapetisse la scène, lieu de l’enfermement autistique. Comme pour La Fille de neige, Tcherniakov réussit l’inscription du mythe dans le fait divers. Un tour de force. Oubliés ses malheureux Troyens. N’est-ce pas l’opéra russe qui l’inspire le plus ?

On doute souvent de la vocation théâtrale de Rimski. La direction très narrative d’Alain Altinoglu nous la confirme, à la tête d’un ensemble qu’il a maintenant façonné :  que de progrès depuis Le Coq d’or de 2016 ! L’orchestre regorge de couleurs et de saveurs, avec les embruns de la mer et le parfum de la Princesse Cygne, oscille entre la verdeur populaire et la magie des lointains, manquant seulement un peu d’humour dans la bouffonnerie – excellent chœur de Martino Faggiani aussi.  Distribution parfaite, jusqu’aux seconds rôles comme le Messager de Nicky Spence. Superbe voix de basse, Ante Jerkunica est un vrai tsar, marié à la douce Militrissa de Svetlana Aksenova, au timbre moiré et au phrasé fuselé. Pas moins que le tsarévitch, nous succombons aux courbes veloutées du chant de la Princesse Cygne, une Olga Kulchynska à l’aigu de cristal. Et nous mettons chapeau bas devant la performance de Bogdan Volkov : malgré l’agitation constante que lui impose Tcherniakov, qui travaille toujours les chanteurs au corps, il parvient à déployer sans la moindre gêne une voix à l’émission haute et au timbre juvénile, à la fois vaillante et souple, parfaitement stylée, pour mettre à vif les plaies de la psyché.

Didier Van Moere


Bogdan Volkov (Gvidon)
Photos : Forster