Hulda

Franck

le 31/05/2019

Opéra de Fribourg

par Gérard Condé


Morenike Fadayomi (Hulda)

Le nom de César Franck semble si naturellement associé à la Symphonie en mineur, à la Sonate pour piano et violon ou au Quintette avec piano dont l’ardent lyrisme n’a nul besoin des paroles pour se manifester, qu’il est difficile de comprendre sa passion tardive pour la composition lyrique dont il semblait s’être détaché après ses essais de jeunesse, Stradella et Le Valet de ferme. Les trois années (1882–1885) qu’il consacra à Hulda témoignent du soin qu’il apporta à l’adaptation, par Charles Grandmougin, d’un drame très sombre de Björnstjerne Björnson, Hulda la boiteuse, découvert dès 1870.

Le sujet est aussi simple dans ses grandes lignes (pour venger la mort de trois hommes de son clan, l’héroïne provoquera celle de trois hommes du clan adverse) qu’inénarrable dans le détail. Quant à la partition, les biographes de César Franck, a priori les mieux à même d’en juger, n’en faisaient pas grand cas. Maurice Emmanuel ne cite Hulda « que pour mémoire », pour ne pas dire « oubliable ». La création posthume incomplète, à Monte-Carlo en 1894, parut justifier un jugement sans appel.

Depuis lors, de rares manifestations de curiosité (dont une version courte en italien, enregistrée en 1960 par la RAI, accessible sur YouTube), une reprise concertante à Londres en 1994, et les pages si pénétrantes que lui a consacrées Joël-Marie Fauquet dans son César Franck (Fayard, 1999), trouvent un aboutissement inattendu à l’Opéra de Freiburg im Breisgau. Inattendu car la première exécution scénique moderne de Hulda troque la violence sauvage supposée des Vikings contre celle, plus avérée, des guérillas modernes où des factions rivales s’entretuent au bénéfice des puissances occultes qui les manipulent, sachant que, derrière ces guerres « légitimes », l’appât des richesses et l’attrait du pouvoir restent les guides des barbouzes comme des cols blancs, avec leur cortège d’exécutions sommaires, de viols systématiques, de pillage et de revanches.

S’il est possible que treillis et kalachnikovs semblent moins exotiques, donc plus crédibles, que glaives et peaux de biques, on n’affirmera pas que la portée dramatique de l’ouvrage s’en trouve augmentée de beaucoup et que l’âpre victoire de Hulda serve autant la cause des femmes que voudraient le suggérer les citations de Sartre et d’autres auteurs, placées en intertitres par le metteur en scène Tilman Knabe ; cela reste de l’opéra servi par une direction d’acteurs d’un réalisme d’autant plus saisissant qu’il n’est pas plaqué sur la musique mais reste toujours en phase avec sa pulsation, chose essentielle, mais si rare dans le Regietheater.

Non moins inattendue, la révélation que la partition n’est pas seulement conduite souverainement, avec cette maîtrise des modulations très différente (plus réfléchie) de celle (plus intuitive) de Wagner, voire aussi efficace, mais encore puissamment lyrique, d’une vocalité exigeante (proche de celle du Roi d’Ys) culminant dans les deux grands duos d’amour du ténor avec l’héroïne, puis avec sa rivale. En outre, la musique n’est pas simplement belle (seul mérite que lui concédait Vincent d’Indy), elle se révèle, à la scène, réellement dramatique, conçue avec un sens très sûr du théâtre ; sensuelle aussi, dans la lignée du poème symphonique Psyché, le plus injustement négligé des chefs-d’œuvre de Franck, avec des trouvailles d’orchestration éloquentes par leur puissance, dans le respect d’un juste équilibre entre la scène et la fosse, comme par leur subtilité dans les alliages raffinés de timbres, notamment dans les airs de ballet, ici intégrés judicieusement à l’action.

La direction de Fabrice Bollon ne laisse jamais fléchir la tension : les progressions modulantes ou rythmiques, les contrastes et, plus généralement, le phrasé, se manifestent avec une évidence qui en fait oublier le mérite. Belle distribution, dominée par Morenike Fadayomi, superbe dans le rôle éprouvant, pour ne pas dire écrasant, de Hulda, Irina Jae-Eun Park (Swanhilde) moins exposée mais aussi remarquable, et par le ténor qu’elles se partagent, Joshua Kohl (Eiolf), forte présence, timbre clair et un souci de la langue rare sur le plateau. Car si l’ouvrage, chanté en français, est naturellement surtitré en allemand, le spectateur francophone pourrait bien préférer l’inverse… C’est la seule réserve sur une production valeureuse.

Gérard Condé


Morenike Fadayomi (Hulda).
Photos : Tanja Dorendorf / T+T Fotografie