Tosca

Puccini

le 19/05/2019

Opéra national de Paris, Opéra Bastille

par Floriane Goubault



C'est la troisième fois que Tosca est donnée à Bastille dans la mise en scène de Pierre Audi (après 2014 et 2016). Simple et certes conventionnelle, c’est sans doute pour cela qu’on l’apprécie, car elle ne dénature jamais le drame de Puccini. Audi ne fera qu’une seule entorse au livret : une fin comme « suspendue », dans laquelle Tosca, plutôt que de se jeter dans le vide, avance à la rencontre de son destin suggéré par la lumière en fond de scène. Si ce choix ôte un peu de la force de caractère de l’héroïne, passionnée et entière jusque dans la mort, au moins permet-il de situer le troisième acte dans un camp de plain-pied plutôt que sur la traditionnelle plate-forme du château Saint-Ange. On retrouve aussi la grande croix de bois qui, tantôt forme les murs de l'église, tantôt plane au-dessus des personnages, menaçante, oppressante, comme pour rappeler l’implacable destin qui les attend.

Les costumes de Robby Duiveman et les décors de Christof Hetzer sont à l’image de la mise en scène : classiques mais efficaces. Le salon de Scarpia, par exemple, est tel qu’on a toujours pu se l’imaginer : dans un style napoléonien, encadré de murs rouge sang, garni de divers objets symbolisant son pouvoir et son goût du luxe. Les jeux de lumière (Jean Kalman) sont très bien réalisés, tout en clair-obscur, avec des passages très sombres uniquement éclairés à la lumière des chandelles.

Au niveau de la distribution vocale, le trio principal est solide, même si Željko Lučić dans le rôle de Scarpia est un peu décevant. Malgré un beau timbre et une belle puissance, le baryton est un peu mou, dans la voix comme dans le jeu. Très monotone dans ses expressions, son chant, trop lisse, manque de hargne, loin du « satyre bigot » que nous décrit Mario. Peut-être manque-t-il d’une direction précise, notamment dans l'acte II lorsqu'il arpente le plateau, touchant distraitement les objets à portée de main, feignant l'indifférence alors qu'on aimerait au contraire le voir jubiler de savoir les deux héros en son pouvoir. Néanmoins, la fin de l’acte verra le vautour se réveiller en fondant sur sa proie, et enfin, on voit apparaître le Scarpia sadique. Un peu tard malheureusement. Dans le rôle de Mario, Marcelo Puente remplace Jonas Kaufmann, momentanément arrêté. Les premières interventions du ténor sont quelque peu hésitantes, parfois légèrement basses au niveau de la justesse, et le chanteur manque un peu de puissance pour se faire entendre au-dessus de l'orchestre. Il gagne cependant rapidement en assurance et dévoile toute sa palette d'expressions, incarnant avec justesse d’abord le peintre romantique puis l'ardent révolutionnaire, nous offrant de très belles notes piano dans les aigus. On peut lui reprocher un vibrato un peu nerveux dans ses médiums, mais qui gagne en ampleur dès que le ténor laisse éclater ses aigus. Enfin, Anja Harteros (qui assurait déjà le rôle dans la reprise de 2016) est une divine Tosca, sublime dans toutes les contradictions du personnage : amoureuse et jalouse, pieuse et meurtrière, elle nous touche par sa grâce sur scène, sa voix ronde et chaude et son timbre légèrement voilé dans les médiums qui s'éclaircit dans les aigus. Le magnifique « Vissi d’arte » méritait amplement l’ovation qu’on lui fit.

Pour accompagner ce trio, les seconds rôles sont, dans l’ensemble, tous bons. On retiendra particulièrement la très belle voix profonde et puissante de Nicolas Cavallier dans le rôle du Sacristain. Rodolphe Briand incarne un Spoletta presque amusant dans le rôle du sbire de Scarpia, seule petite pointe de légèreté dans ce sombre drame. On retrouve également Sava Vemić dans le rôle d’Angelotti, Igor Gnidii en Sciarrone, et Christian Rodrigue Moungoungou en geôlier.

Cette distribution est portée par un orchestre au sommet sous la direction de l'excellent chef israélien Dan Ettinger. Dynamique, très directif avec ses chanteurs, il entraîne l'orchestre dans des nuances incroyables. On frissonne dès les premières notes, avec les retentissants trombones qui déclament le motif de Scarpia, on est transporté par les lumineuses flûtes introduisant l'air « Recondita armonia », et la force des cordes après le meurtre de Scarpia nous ébranle au cœur du drame. Le Chœur de l’Opéra de Paris, appuyé par la Maîtrise des Hauts-de-Seine, donne toute sa puissance dans la majestueuse scène du Te Deum. Seul bémol : il sera trop fort dans l’acte II lorsqu’il accompagne Tosca en coulisse, couvrant la véritable intrigue sur scène.

Pas de surprise donc, ni bonne ni mauvaise, avec cette nouvelle reprise de Tosca dont l’atout maître est incontestablement la soprano Anja Harteros dans le rôle-titre.

Floriane Goubault


À lire : notre édition de Tosca : L’Avant-Scène Opéra n° 11


Anja Harteros (Tosca)
Photos : Svetlana Loboff