Manon

Massenet

le 10/05/2019

Paris, Opéra-Comique

par Chantal Cazaux

À gauche : Patricia Petibon (Manon) et Damien Bigourdan (Guillot) ; au milieu : Philippe Estèphe (Brétigny) ; à droite : Olivia Doray (Poussette, en jupe rouge), Adèle Charvet (Javotte, avec la cigarette) et Marion Lebègue (Rosette).


On attendait beaucoup de cette Manon, production d’Olivier Py créée à Genève en 2016 pour Patricia Petibon, passée par Bordeaux il y a tout juste un mois (avec Nadine Sierra et Amina Edris en alternance dans le rôle-titre et le chevalier des Grieux de Benjamin Bernheim) et accostant enfin à l’Opéra-Comique avec son interprète fétiche. La déception est hélas à la mesure de l’attente.

La part scénographique est pourtant assez juste et efficace. Le décor d’architecture noire de Pierre-André Weitz est judicieusement circulant et modulable (tour à tour place du coche en perspective, hôtellerie en coupe, Cours-la-Reine en gradins, tripot vue de la rue, etc.), sa matité charbonneuse se trouvant cruellement blessée d’effets lumineux aux coloris tranchants (enseignes en néon, éclairages superbes de Bertrand Killy, jusqu’à la saturation) : dans le jeu de cartes Py-Weitz, Manon vient compléter ici la famille de Carmen et (plus encore) de Lulu, dont on retrouve jusqu’à la roue de la Fortune et au palmier en toc. Mais on ne souscrit pas aux costumes affreux du public du Cours-la-Reine (laids – c’est subjectif – mais surtout illisibles – ça l’est moins), pas plus qu’à tant d’éléments de vocabulaire dramaturgique lancés ici par Py de façon redondante voire gratuite (le masque de la Mort, les chorégraphies dénudées, les paillettes ou la boule à facettes, etc.) : s’il s’agit d’expliciter le destin de chair vendue qui attend Manon, bordel plutôt que couvent, c’est simpliste et assené, ne laissant aucune part à l’imaginaire interprétatif du spectateur.

On sait la rencontre artistique fertile qui fut celle de Patricia Petibon et du metteur en scène : la soprano aurait-elle abordé Violetta sans lui (Malmö, 2018) ? Elle fut aussi, d’ailleurs, sa Lulu (Genève, 2010). L’actrice est incontestable : l’investissement est permanent et jusqu’au-boutiste, les intentions, palpables et vibrantes. Mais la chanteuse est en défaut, du moins en ce soir de deuxième représentation auquel nous avons assisté : le soutien manque systématiquement aux nuances piano, aux sons voulus blancs ou désincarnés, souvent à des phrases entières de médium, menant à une intonation défectueuse et désespérément basse ; la projection du bas-médium est insuffisante, sauf quand l’orchestre se met en tapinois (ce qui nous vaut alors quelques beaux moments d’intimité) ; et l’on regrette que l’élocution ne soit pas toujours aussi nette que celle du reste du plateau, très « qualité France » : on sent, certes, le mot pensé et vécu, mais plus souvent qu’il n’est véritablement compréhensible. Heureusement, les contre-notes empanachées, elles, sont au rendez-vous, suscitant l’enthousiasme du public au moins autant que la ferveur de l’interprète.

Même Frédéric Antoun, dont on loue habituellement l’élégance et la souplesse du chant, paraît ici tendu, affecté d’un vibrato instable et engorgé : seconde déception de la soirée. Son Chevalier n’émeut guère tant on sent la voix à ses limites, et l’alchimie avec la Manon de Petibon ne paraît pas évidente, d’autant qu’Olivier Py leur réserve un « premier regard-coup de foudre » particulièrement frustrant car immédiatement détourné en absence de contemplation amoureuse : on chante l’autre sans le regarder, idée « de papier » qui écrase ici toute connexion entre les interprètes et accuse encore la rapidité extrême (voire improbable) de l’action (à peine se connaît-on qu’on décide de partir ensemble). Dommage, car le retour sur la route du Havre de ce choc originel, est, lui, un écho sensible et touchant. Le reste du plateau vocal est plus homogène et satisfaisant : Lescaut d’autant plus odieux qu’il est charmeur de Jean-Sébastien Bou, Guillot un peu chargé mais de vrai relief de Damien Bigourdan, Brétigny impeccable de Philippe Estèphe, trio féminin remarquablement complémentaire et exact d’Olivia Doray (Poussette), Adèle Charvet (Javotte) et Marion Lebègue (Rosette) ; en comte des Grieux, Laurent Alvaro impressionne dans ses interventions les plus douces, d’une dignité émouvante, mais convainc moins dans ses phrasés plus pénétrés où l’aigu plafonne.

L’Opéra-Comique a vu passer trop d’ensembles vocaux d’exception (un souvenir encore vivace : le Monteverdi Choir dans Carmen en 2009, élocution parfaite et exactitude idéale…) pour qu’on ne soit pas également frustré par la performance des Chœurs de l’Opéra national de Bordeaux : la mise en place est souvent faillible, floutant la projection comme l’impact de ses interventions. En fosse, Marc Minkowski dirige avec gourmandise ce Massenet qu’il aime et que les Musiciens du Louvre, complétés de leur Académie, font sonner avec verve mais aussi, parfois, avec de vraies déroutes de justesse (les cordes !) : il y manque la patine, la sensualité du son, la langueur qui contrepointeraient ce qu’ils savent apporter de piquant, de lumière, de couleur, et nous offriraient vraiment l’orchestre de Massenet.

Après le naufrage de la Manon de Bastille en 2012, Paris attend décidément de retrouver sa Manon, « sphinx étonnant » qui survit à tout… ou presque.

C. Cazaux

À lire : notre édition consacrée à Manon, L’Avant-Scène Opéra n° 123 (mise à jour : 2011)


Frédéric Antoun (le chevalier des Grieux) et Patricia Petibon (Manon). Photos : Stefan Brion.