Le Postillon de Lonjumeau

Adam

le 01/04/2019

Paris, Opéra-Comique

par Chantal Cazaux


Michael Spyres (Chapelou), Florie Valiquette (Madeleine), chœur accentus

Pour son grand retour dans la maison (sinon le bâtiment) qui vit son triomphe au XIXe siècle (569 représentations de sa création en 1836 à la dernière en 1894), Le Postillon de Lonjumeau emprunte la voi(e) royale : rien que pour le Chapelou de Michael Spyres, le voyage à Paris vaudrait le détour. On dit le rôle redoutable pour son contre- ? Spyres le dépasse allègrement, nous gratifiant d’une tessiture en à-pic de près de trois octaves, jouant de tous les effets vocaux de sa partie avec un humour et un panache absolument irrésistibles ; d’un français parfait, il incarne à merveille et avec finesse ce Postillon un peu fat qui, devenu soliste à l’Opéra du temps de Louis XV, réépouse sans le savoir la femme qu’il a abandonnée dix ans plus tôt. Aigus brandis en arme de séduction drolatique, ornements déroulés comme la queue du paon, mezza voce mielleuse, fausse aphonie : l’acteur vocal est formidable, et l’artiste lyrique, admirable, qui sait faire discrètement rentrer dans le rang les petites scories qui voudraient parfois embrouiller son timbre dans les péripéties d’écriture les plus inconfortables.

Autour de lui, rien ne dépare, même si l’on aimerait un médium plus projeté à la Madeleine de Florie Valiquette – mais elle fait montre d’un réel abattage dans son double rôle de paysanne devenue aristocrate. Belle présence physique et sonore de Laurent Kubla en Biju/Alcindor, Marquis de fantaisie extrême de Franck Leguérinel et compléments-acteurs de choix, où le metteur en scène Michel Fau s’intègre en travesti pour le rôle de Rose, dessinée en « jumelle » cocasse de Madeleine/Madame de Latour qui donne ainsi une saveur supplémentaire à la scène de faux trio nocturne. Sa direction d’acteurs mène les chanteurs à un bel équilibre entre chant et dialogue, dans un théâtre vocal soigneusement projeté et caractérisé. Si le choix esthétique d’une mise en scène au dispositif néobaroque, avec décor « peint » en 2D et jeu très frontal, constitue un clin d’œil pertinent face à un livret qui regorge de références historicistes et métathéâtrales, il lasse pourtant par son statisme et la monotonie qui s’en dégage, les « tableaux vivants » mais figés (mettant les protagonistes au rang de figurines de pièce montée ou d’horloge géantes) succédant aux longs échanges devant rideau baissé. De même les décors au kitsch assumé d’Emmanuel Charles, gorgés de motifs floraux et des lumières saturées de Joël Fabing, écrasent-ils plus qu’ils ne mettent en valeur les costumes somptueux et foisonnants concoctés par Christian Lacroix, eux-mêmes néobaroques ou d’une fantaisie florissante, le tout confinant au trop-plein.

Au jeu des références, c’est la partition que l’on salue : le Chapelou des librettistes Leuven et Brunswick évoque Jélyotte, Adam admirait Rameau, mais sa musique est de son temps. Le compositeur sait bâtir un ouvrage au ton charmant à partir d’une écriture en rien facile : page après page apparaissent d’étonnants détournements harmoniques, y compris sous une mélodie elle-même inopinée dans son profil, de frappants épisodes à la construction savante (chœurs en fugato ou en déploiement « grand-opératique ») ou des échos que le public parisien de 1836 devait apprécier grandement : « Assis au pied d’un hêtre », grand air que Chapelou devenu Saint-Phar répète avec difficulté puis brio, est ainsi une parodie dramaturgique de l’air « Assisa a’ piè d’un salice » (« Assise au pied d’un saule ») de la Desdémone rossinienne (1816)*. Sébastien Rouland, direction souple et vive, fait sonner fringant l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie, au risque parfois d’un déséquilibre avec le chœur (accentus/Opéra de Rouen Normandie) dont la projection, lorsqu’il chante en hauteur, s’envole un peu vers les cintres.

Une redécouverte gourmande et joyeuse.

Chantal Cazaux

Trois représentations encore, du 3 au 9 avril.

* Adolphe Adam a-t-il pu avoir connaissance de la parodie déjà formulée en des conditions similaires par Donizetti en 1827, qui mit le décalé « Assisa a’ piè d’un sacco »  dans la bouche d’Agata, rôle de basse travestie se prenant pour une diva en pleine répétition métathéâtrale (Le convenienze ed inconvenienze teatrali) ?


Michael Spyres (Saint-Phar), Florie Valiquette (Madame de Latour)
Photos : Stefan Brion