Beatrix Cenci

Ginastera

le 19/03/2019

Strasbourg, Opéra du Rhin

par Didier Van Moere



À Strasbourg, la deuxième édition du festival Arsmondo est dédiée à l’Argentine. Tous les arts s’y côtoient, la musique étant d’abord représentée par Alberto Ginastera, avec, pour l’amateur d’opéra, sa Beatrix Cenci, inspirée des Chroniques italiennes de Stendhal et des Cenci de Shelley. De quoi tirer un meilleur livret que celui de William Shand et Alberto Girri, qui d’ailleurs ne s’entendaient pas : entre sentences banales et images prétendument poétiques, les symboles pèsent lourd… Reste la musique, d’une grande puissance expressive, parfois expressionniste, parfaitement adaptée à la violence parfois insoutenable du sujet : Beatrix, abusée par un père monstrueux d’égoïsme, de cynisme et de cruauté, le fait assassiner et, après avoir été torturée, est condamnée à mort. Une histoire qui inspira d’autres compositeurs avant le musicien argentin, tels Ludomir Różycki ou Berthold Goldschmidt.

Ginastera recourt au dodécaphonisme ou à l’aléatoire, adopte la radicalité de la fin des années 1960 sans s’interdire de pasticher les danses de la Renaissance, enrichit son orchestre de nombreuses percussions, fidèle à ses racines latino-américaines… mais affirme ne pas vouloir bouleverser la tradition de l’opéra. S’il soumet les voix à rude épreuve, leur imposant parfois des effets caractéristiques de la modernité de l’époque, il ne les brise pas, héritier d’une tradition séculaire de lyrisme vocal, qui s’incarne en général dans un récitatif mélodique. Un opéra « coup de poing » comme Les Soldats de Zimmermann, en attendant Le Grand Macabre de Ligeti et Lear de Reimann ? Peut-être pas, mais cette heure et demie de musique prend et ne lâche plus. La scène du viol, la mort de Beatrix sont poignantes.

La mise en scène de l’Argentin Mariano Pensotti, un débutant à l’opéra, joue sur la suggestion au lieu d’appuyer l’expressionnisme de la musique. Cette immense statue de Beatrix, dévoilée au début en présence d’une foule fustigeant la tyrannie et consciente de sa propre lâcheté, qu’on verra ensuite démembrée, renvoie-t-elle à la conscience et aux corps naufragés de l’héroïne, aux supplices de la Renaissance ou à ceux de la dictature argentine ? Cet appartement des années 1960 ou 1970, dont les pièces pivotent comme autant de lieux de claustration, pourrait bien en effet se situer à Buenos Aires écrasée sous la botte de la junte. Pour ne rien dire, à la fin, alors qu’on devrait assister à la question et au jugement, de cette usine où la jeune fille devient une poupée destinée à l’emballage avant de finir emmurée dans une boîte cercueil. Ou des tortures qu’elle redoute avant de mourir… Le metteur en scène entretient une angoisse d’autant plus sourde qu’il ne surexpose rien, sinon lorsqu’il fait de Beatrix une hémiplégique, dont la nudité dévoile orthèse et corset, proie fragile et facile à la merci de l’ogre. Le message est clair : d’autrefois à aujourd’hui, se perpétue une même cruauté.

L’opéra a été créé, comme la Messe de Bernstein, pour l’inauguration du Kennedy Center en 1971. La production strasbourgeoise en constitue la première française, dirigée par un magnifique Marko Letonja, dont l’orchestre suinte ou crie la peur et l’effroi, avec des percussions superbes. Les voix assument une écriture qui souvent cantonne la voix dans ses zones d’inconfort – seul Xavier Moreno, l’amoureux veule de Beatrix, doit forcer ses moyens. L’émouvante Leticia de Altamirano, soprano léger à l’aigu cristallin, a la gracilité de la jeune fille, dont elle fait une héritière de ces héroïnes d’opéra au printemps saccagé. Autre victime du prédateur tortueux, l’épouse salie avant la fille, la belle Lucrecia d’Ezgi Kutlu, mezzo à l’aigu épanoui. Le baryton Gezim Myshketa en impose en collectionneur pervers entouré d’objets d’arts et de bouledogues, créant le malaise, à peine gêné par les aigus tendus du monstre incestueux, assez hallucinant dans son ébriété de bête fauve. L’antithèse de son fils Bernardo, une Josy Santos toute en finesse.

Le Musée des Beaux-Arts, pour l'occasion, expose le célèbre portrait de Béatrice par Guido Reni.

Didier Van Moere


Leticia de Altamirano (Beatrix Cenci)
Photos : Klara Beck