Ludovic Tézier (Simon).

On attendait avec impatience ce nouveau Simon Boccanegra, premier passage à la scène de Ludovic Tézier dans ce rôle qu’il l’avait abordé l’an passé en concert. Las, l’écrin théâtral offert à cet événement est sans puissance ni beauté. Heureusement la part musicale est mieux servie, bien que refroidie par un déroulé visuel souvent fastidieux.

Certes, la tâche est rude de rivaliser avec la légendaire production de Giorgio Strehler, créée à Milan et qui avait accompagné en 1978 l’entrée de Simon Boccanegra au répertoire de l’Opéra, au Palais Garnier : si légendaire qu’elle éclipse encore aujourd’hui dans les mémoires les autres propositions passées depuis lors à Paris. Mais en prenant le contre-pied du livret (de sa temporalité, de ses situations dramaturgiques, de son atmosphère même), en tentant de créer une scénographie mentale (abolissant le réalisme des regards, des espaces, des mouvements), Calixto Bieito se prend les pieds dans les filets de l’œuvre et échoue à en mettre en lumière tous les enjeux, comme à en égaler l’émotion sublime. Evacué, le hiatus d’une génération qui sépare le Prologue de l’acte I : les costumes (Ingo Krügler) sont précisément datés, confirmant une unité de temps forcée. En conséquence, le vieillissement de Simon est lui aussi supprimé : au lieu d’un jeune amant devenu figure paternelle, à peine voit-on le corsaire devenir patricien (ou homme d’affaires) – en échangeant sa veste de cuir pour un costume, en chaussant des lunettes et se gominant les cheveux. Evaporée, la mer (son horizon, sa lumière, sa sensualité) pourtant si omniprésente dans la musique de Verdi : en lieu et place, une cale sèche ouverte à tous vents (le plateau nu) où tournoie de façon lassante une gigantesque charpente métallique de cargo, écrasante et glacée (décor de Susanne Gschwender). La direction d’acteurs de Bieito y fera errer les personnages en une déambulation fantomatique, selon une gestuelle souvent héritée d’un autre temps (on chante à l’avant-scène, face public) ou une définition caricaturale (Paolo et son seau !), déjouant systématiquement les effets prévus par le texte : Simon doit-il entrer lentement dans la demeure de Fiesco pour y découvrir, frappé d’horreur, le cadavre de Maria ? Tézier chantera tout son prologue avec, à quelques mètres de lui sur le sol, le corps de la jeune femme, feignant de ne pas la voir… puis finalement de la découvrir. Le spectateur passe donc sa soirée à tenter de reconstituer mentalement l’action en dépit de ce qu’il voit : étrange manière de vouloir susciter l’émotion.

On sauvera les scènes chorales : non qu’elles soient plus lisibles, mais le statisme frontal de leur gestion scénique, leur immobilisme même, s’ajoute à l’impact vocal superbe du Chœur de l’Opéra. Simon acculé sous les « Vendetta ! » lors de l’émeute de l’acte I – et l’on ajoutera : Tézier écrasé sous les décibels qui déferlent alors contre lui – est un moment frappant, qui fait son effet.

Il faut donc se rabattre principalement sur la réalisation musicale pour espérer sentir ce Boccanegra. A part un prélude du premier acte resté un peu sec, auquel manque la qualité de fondu iridescent qu’on y attend, la direction de Fabio Luisi conduit l’Orchestre de l’Opéra sous la houle d’une générosité flamboyante du son ; le chef prend aussi son temps, contemplatif plutôt que hâtif – une manière qui pourrait favoriser le rêve mais qui, périlleusement concurrencée par les options de lenteur, voire de longs silences scéniques, de Bieito, peut virer à l’ennui. Vocalement, le plateau offre un trio de tête Simon-Paolo-Fiesco là où l’on attendrait aussi Amelia et Gabriele. Dans le rôle de la fille de Boccanegra, Maria Agresta peut séduire par son art de la nuance – et notamment ses aigus flottants – mais irrite aussi l’oreille par son bas-médium pincé et étroit, et un chant souvent dur. Francesco Demuro est bien léger en Gabriele, un rôle qui l’oblige à forcer ses moyens – mettant au premier plan un vibrato trop serré qui indispose – et à outrepasser son habituelle élégance stylistique par une congestion permanente. Les clés de fa sont en fait la part royale du plateau. Outre un impeccable Mikhail Timoshenko en Pietro, Nicola Alaimo est un Paolo magistral (quoique parfois un peu haut d’intonation), venimeux et suffisant ; tous deux sont hélas complètement sous-utilisés par la mise en scène. Mika Kares compose un Fiesco assez neuf, moins père chenu que vengeur carnassier, d’une voix aux profondeurs sensibles – manquant, en comparaison, d’un peu d’impact dans l’aigu. Ludovic Tézier, enfin, renouvelle les beautés de son Simon concertant : phrasés d’une longueur infinie, éloquence des mots et des accents, couleurs subtiles pour rendre toutes les facettes d’un personnage complexe (amant et père, homme de pouvoir et de paix, homme du peuple devenu doge) ; sans doute Bieito le prive-t-il justement d’une part de cette épaisseur, tant par l’effacement des années passées que par l’abandon de son interprète à l’avant-scène (ou à une caméra sans âme). Mais l’art de Tézier supplante ces obstacles, comme le chanteur supplante le petit grain de sable décidément niché dans ses aigus pendant le prologue et le premier acte puis finalement enfui sous l’empire d’un matériau de bronze. Comme on lui espère un prochain Simon aussi verdien scéniquement que l’est son chant !

Chantal Cazaux

A lire : notre édition de Simon Boccanegra / L’Avant-Scène Opéra n° 19 (mise à jour : 2012)


Photos : Agathe Poupeney / OnP.