Satyagraha

Glass

le 18/11/2018

Opéra des Flandres (Gand)

par Alfred Caron


Peter Tantsits (Gandhi).


Satyagraha
(1980), second opéra de Philip Glass, est d’abord une œuvre chorale, dominée par le collectif, à la limite de l'oratorio. Dans cette coproduction de l’Opéra des Flandres avec Bâle et Berlin, qui en constitue la création en Belgique, Sidi Larbi Cherkaoui en a fait un opéra chorégraphique, voire un véritable opéra-ballet moderne. Basé sur des textes de la Bhagavad Gita et sur un ensemble de sentences philosophiques, traitées de façon récurrente et quasi obsessionnelle par le compositeur, le livret évoque les années sud-africaines de Gandhi (1896-1914) : alors jeune avocat d’affaires, il devint le leader de la communauté des émigrés indiens en révolte contre les lois discriminatoires de l’Empire britannique, après avoir été lui-même victime de vexations qui lui firent prendre conscience de son appartenance ethnique. C’est de cette période qu'est née l’idée d’un combat non-violent basé sur la croyance dans « la force de la vérité », et de son triomphe par la persévérance et la volonté de convaincre - une attitude philosophique résumée dans le concept de « satyagraha » et qu’il devait prôner dans la lutte pour l’indépendance de l’Inde.

L’opéra s’ouvre sur une scène légendaire où le Prince Arjuna interroge le Dieu Krishna, à la veille d’une bataille décisive, sur la façon d’aborder ses ennemis pour en triompher, et s’achève sur une longue séquence méditative du protagoniste à propos de l’éternelle renaissance de Dieu, à chaque fois que son intervention est nécessaire pour lutter contre le mal et restaurer la justice. Entre-temps les épisodes de cette lutte se succèdent de façon non chronologique, regroupés de façon emblématique sous le nom de trois grands humanistes précurseurs ou héritiers du pacifisme de Gandhi : Tolstoï, Rabindranath Tagore et Martin Luther King.

Sans éliminer tout à fait l’élément historique et les connotations indiennes, présentes dans les costumes des personnages principaux et dans l’utilisation d’une gestuelle caractéristique et de mouvements ritualisés (tel le duo féminin de l'acte III, traité comme une cérémonie incantatoire aux mouvements circulaires), Sidi Larbi Cherkaoui a voulu donner au propos une dimension universelle et atemporelle, notamment par le traitement du chœur dont les costumes sont d’une totale neutralité. Sur le plateau nu, le seul élément de décor est une gigantesque plate-forme suspendue dont les mouvements concrétisent les idées d’élévation ou d’écrasement. La mise en scène intègre de façon magistrale chanteurs et danseurs dans un mouvement chorégraphique ininterrompu qui représente l’idée d’un combat éternel, donnant aux scènes d’action un caractère métaphorique et aux quelques scènes théâtrales un relief particulier. La gestuelle ample et fluide des danseurs de l’ensemble Eastman est toujours parfaitement en phase avec la musique, et l’on admire la virtuosité avec laquelle le metteur en scène traite les scènes de foule où se mêlent de façon indistincte choristes et danseurs.

De la galerie des protagonistes on retiendra le baryton sonore de Robin Adams (M. Kallenbach), le beau mezzo chaleureux de Raehann Bryce-Davis (Mrs Alexander) et le puissant soprano de Mari Moriya (Miss Schlesen). Le ténor Peter Tantsits, au-delà d'un timbre assez ingrat et d'un physique qui ne semblent pas vraiment le qualifier pour le rôle principal, réalise une performance tout à fait honorable dans cette vision très exigeante pour lui au niveau physique et musical. D’une totale homogénéité, le chœur se révèle finalement le véritable protagoniste de cette fresque animée par le mouvement perpétuel du grand orgue musical que le compositeur a voulu pour cette pièce hypnotique, et que sert à la perfection la direction précise, dynamique et inspirée de Koen Kessels.

Alfred Caron



Photos : Rahi Rezvani (c) Opera Ballet Vlaanderen