Adrienne Lecouvreur

Cilea

le 23/07/2018

Festival de Baden-Baden, Festspielhaus

par Pierre Flinois

Au Festspielhaus de Baden-Baden, Adrienne Lecouvreur, importée de Saint-Pétersbourg, s’impose malgré la défection d’Anna Netreko, grâce à la réactivité d’une troupe dont chaque élément, galvanisé par son incontournable directeur Valery Gergiev, semble toujours prêt à répondre présent à chaque coup du sort.

C’est évidemment la Netrebko que le public attendait pour cette reprise d’une Adrienne Lecouvreur créée pour elle au Mariinsky voici tout juste un an et annoncée avec forte publicité comme l’un des must du Festival d’été de Baden-Baden. C’était compter sans la gastro-entérite virale : la soprano la plus recherchée au monde et son ténor de mari se retrouvent au lit, isolés pour parer le risque de contamination… et disparaissent ainsi de la distribution des deux représentations prévues les 20 et 23 juillet. Conséquence visible pour la seconde soirée, pourtant jouée à guichets fermés : des rangs entiers vides de spectateurs qui ne venaient que pour la diva et ont donc renoncé à faire le déplacement. Or ils ont eu tort de ne pas faire confiance à l’équipe du Mariinsky, toujours apte à pêcher dans un vivier d’artistes sidérant de qualités pour sauver une représentation – ce qui n’est finalement, vu les conditions de travail « sur le fil du rasoir » de la maison de Valery Gergiev, que gestion usuelle du quotidien. Baden-Baden, qui base l’essentiel de sa programmation sur la présence des stars du classique, s’est aussi habitué à leurs caprices (par exemple l’annulation à la dernière minute, voici deux ans, de la prise de rôle européenne de Siegmund par Jonas Kaufmann). Son public, apparemment moins...

Exit donc la diva, que l’Occident aura cependant pu entendre cet hiver à Vienne incarner magnifiquement la tragédienne de Francesco Cilea. Elle est remplacée non par une inconnue, mais par l’une des premières chanteuses du Mariinsky, Tatiana Serjan, qui était de toute façon prévue pour la visite en concert de la production à Verbier le 25 juillet. Une verdienne, Abigaïlle pour Muti à Ravenne ou à Lyon récemment, une Amelia, une Tosca aussi, qui depuis quinze ans chante à Milan, à Vienne, à Munich… et à Saint-Pétersbourg. Aigus pleins, puissants, mais aussi capables de piani somptueux, médium et grave sonores, elle n’a certes pas le charisme un peu animal de sa compatriote et manque même un peu de rayonnement physique à force de chanter à corps trop replié sur lui même. Elle n’en est pas moins une Adrienne investie. Certes, la tragédienne classique répétant son rôle de Bajazet lors de son apparition à l’acte I manque singulièrement de présence, mais son chant s’impose rapidement, avec une somptuosité qui ne fait pas regretter l’absente. Sa manière de se jeter dans le feu de l’action – et d’y projeter une voix qui n’a pas peur des grandes confrontations des actes II et III (magnifique scène avec la Princesse de Bouillon et impact de tragédienne, enfin, au Bal) et parvient à incarner successivement une femme délaissée en pleurs, une amoureuse en plein bonheur et une pauvre créature mourante – lui assure une victoire sans appel.

Face à elle, remplaçant Yusif Eyvasof, un jeune ténor de 25 ans, Migran Agadzhanyan, quasi inconnu et qui se défonce à pleine voix. L’organe est puissant plus que solide, et même imposant. Un timbre parfait pour le chant italien – legato, brillance, chaleur – mais quelques aigus qu’il conviendrait de mieux assurer. A l’entendre tout donner ainsi sans retenue, on est séduit mais on craint cependant pour une carrière qui ne fait que démarrer, sans doute trop à fond. Considérable également, mais maîtrisant parfaitement les possibilités d’un instrument lui aussi imposant, entre graves noirs poitrinés et aigus lumineux dardés, la Princesse de Bouillon d’Ekaterina Semenchuk est une leçon d’aisance et de certitude. Et l’actrice se délecte à jouer les méchantes plus encore que les femmes au désespoir – sans grande subtilité, certes, mais le public s’y retrouve flatté. Autrement élégant et sensible, forcément plus discret, le Michonnet d’Alexei Markov est parfait. Du reste de la distribution, l’on ne peut que saluer la parfaite maîtrise de la langue comme du style vériste, en particulier chez l’Abbé de Chazeuil d’Alexander Mikhailov et chez le Prince de Bouillon de Dmitry Grigoriev, moins percutant cependant que son épouse dans son rôle de mari trompé et jaloux.

Valery Gergiev porte cette équipe de grandes voix avec un orchestre vériste en diable, à la limite de l’excès : cela se justifie (et cela marche) dans les grandes envolées dramatiques, cela nuit un peu à la délicatesse d’une écriture qui n’est pas toujours outrée : mais l’orchestre est comme toujours d’une efficacité confondante, à suivre son patron dans la moindre de ses indications, là où les chœurs paraissent un peu moins précis.

Pour cette production destinée avant tout au public russe, lequel a encore besoin qu’on lui raconte une action au premier degré pour des œuvres qu’il ne connaît guère, Isabelle Parciot-Pieri a eu la sagesse de conserver la naïveté fondamentale d’un livret qui joue des petites histoires de l’Histoire, et de n’y chercher aucune transposition moderniste, tout en la remettant, par petites touches (préambules filmés), dans son contexte d’abomination – qui faisait qu’acteurs et actrices ne pouvaient alors être enterrés en terre consacrée. Voltaire, qui, le premier, s’en était ému dans un courrier resté célèbre, apparaît ainsi comme témoin muet de la fin sordide d’une intellectuelle reconnue mais victime de son amour pour un seigneur coureur et infidèle. Avec une tournette qui permet d’habiles changements de lieu – mais qui, vue du balcon, semble mangée par un malheureux plancher de scène gris –, des éléments décoratifs historicisants (le beau décor du Bal), l’ajout d’un cabinet de curiosités-laboratoire de chimie à l’acte II, où se cache la princesse – et où elle viendra empoisonner le bouquet fatal de violettes –, la tradition visuelle s’impose comme une aide à une direction d’acteurs simple et efficace, pour des enjeux qui ne sont pas vertiges dramatiques mais avant tout impact d’un chant triomphant. Et c’est ici pari gagné.

P.F.

A lire : notre édition d’Adrienne Lecouvreur / L’Avant-Scène Opéra n° 155


Photos : Andrea Kremper