La Walkyrie

Wagner

le 22/07/2018

Festival de Munich, Bayerische Staatsoper

par Pierre Flinois

Suite du Ring à l’Opéra de Munich sous la baguette enthousiasmante de Kirill Petrenko. Première Journée… et premières difficultés vocales.

L’Or du Rhin avait mis avant-hier la barre très haut. La Walkyrie, sans démériter vraiment, fait retomber d’un bon cran l’espoir d’assister ici à un Ring de légende. On attendait bien sûr impatiemment d’entendre enfin le Siegmund de Jonas Kaufmann en scène, puisqu’il ne l’avait chanté, à ce jour, qu’au Met, ayant annulé à la dernière minute sa prise de rôle européenne dans La Walkyrie dirigée en concert par Valery Gergiev à Baden-Baden voici deux ans. ll paraît enfin, après un prélude emporté par la baguette irrésistible de Kirill Petrenko, et l’on sent aussitôt que, pour cette unique soirée, s’intégrer à la production sera pour lui problématique, même si la direction d’acteurs n’en est pas le point fort. Hésitations et maladresses (l’extraction de l’épée au final de l’acte I, plus tard le duel) témoignent : le manque de répétition préalable conjugué à la concentration du ténor sur son chant feront que sa prestation scénique n’aura rien d’exceptionnel, contrairement à ce qu’on a pu voir de magnétique chez lui en maintes occasions. Sur le plan vocal, sa retenue lors des confrontations face à Hunding comme lors de ses premiers récits, tout en nuances et sans héroïsme sous-jacent, laisse incertain : où est le Siegmund qu’on espère ? Le chant de l’épée montrera un Liedersänger magnifique, ténébreux fils de Wolfe pétri d’inquiétude sur son devenir. Même si les fameux « Wälse ! », considérables de tenue plus que d’éclat, laissent un instant l’espoir que « cela va venir », la prudence règne encore dans un Chant du printemps d’une extrême délicatesse, comme dans tout le duo avec Sieglinde, qui peine à prendre feu. Les « Nothung ! Nothung ! » manquent eux aussi d’éclat, le ténor restant trop retenu de chant, contaminant la superbe Sieglinde d’Anja Kampe qui ne peut y exploser, et contraignant l’orchestre, obligé tout du long de « faire avec », à déployer une subtilité confondante là où l’on attendait un déferlement amoureux.

De fait, ce premier acte ne décolle pas : un Hunding sans vraie noirceur, sans vraie dangerosité (Ain Anger), une Sieglinde un peu bobonne, c’est déjà hors sujet ; et quand il faut les maintenir au niveau de précaution du ténor, c’est, malgré le beau récit de la soprano, malgré la chaleur du ton de la lente découverte de ce qui rapproche les jumeaux, l’impression d’un manque qui s’impose. Une volonté alors, de traiter ce duo si magistral en version ultra-poétique, retenue et intériorisée, que le chef assumerait sans hésiter ? L’acte II infirmera cette excuse qu’on s’invente pour justifier une relative déception.

Il commence plutôt sur le fil. Wolfgang Koch est tout en retenue et Nina Stemme inquiète avec ses premiers « Hojotoho ! » scabreux, repris heureusement à la perfection après l’annonce de l’arrivée de Fricka. Gubanova est ici en splendeur, lâchant un instrument qui n’a comme défaut que de ne pas être celui d’une déesse, mais d’une méchante femme jalouse, sans la classe souhaitée… Le duo père/fille reprend, formidablement porté par la fosse mais pas investi par la scène comme il se doit : la faute à une direction d’acteurs inexistante, laissant deux acteurs sans inspiration s’agiter et parcourir en vain l’espace. On écoute le discours, mais on n’est pas saisi. Changement de ton avec le retour des jumeaux : Kampe s’enflamme, Kaufmann reste encore et encore sur sa prudence, délivrant des splendeurs de nuances pour son renoncement aux délices du Walhall : superbe, mais sans la mâle autorité requise pour aller au combat, face à une Stemme d’une parfaite stabilité mais dont le parcours psychologique est à peine montré. On rage intérieurement. Finale emporté, dont triomphe avant tout la dynamique survoltée mais aérienne de l ’orchestre.

On attend alors avec impatience une Chevauchée qu’on pressent magistrale. Mais il faut au préalable supporter un moment de pauvreté théâtrale absolu : ces figurants dont Kriegenburg ne sait plus guère que faire depuis l’acte I (des servantes chez Hunding, passant boissons et meubles ; des laquais dans le bureau de Wotan, servant encore à boire quand ils ne font pas office de siège à leurs divins maîtres) vont composer une danse rythmique grotesque, évoquant les destriers des Walkyries piaffant d’impatience au rythme d’un martellement de godasses insupportable, justifiant rapidement les réactions d’une salle qui s’apaise pour la baguette autrement ailée de Petrenko. Toute la première partie de l’acte sera ainsi saturée d’une somptuosité instrumentale enivrante, répondant à des Walkyries particulièrement en voix puis à une Sieglinde dont Kampe, délivrée de toute contrainte, fait un sommet d’investissement comme de beauté. Et sous le fouet d’un Wotan enfin à la mesure vocale de sa colère, la grande confrontation finale semble prendre feu. Mais très vite, les moyens manquent à Koch qui finira les Adieux épuisé, perdant le contrôle de quelques notes. Seule Stemme, rayonnante, mais peu sollicitée sur le plan théâtral, s’impose sans peine. Et c’est l’orchestre, entre les scintillements du feu et les mélismes du Sommeil de Brünnhilde, qui finit en splendeur une soirée dont le metteur en scène s’est pratiquement exclu, réservant une fois encore la primauté de son projet aux images, superbes – la vaste ramure blanche du frêne de Hunding, agrémentée de momies en décomposition, tandis que les servantes lavent et enveloppent les cadavres de ses victimes dans un geste plus esthétique que terrifiant ; le vieux bureau de bois sombre de Wotan, perdu dans l’immensité de la boite monde – ou moins inspirées – les corps gris des figurants écroulés, composant seuls le pauvre défilé de l’annonce de la mort ; les cadavres vêtus de noir installés en haut de piques qui attendent leur prise en charge par les Walkyries. Mais le petit cordon de flammes qui isole Brünnhilde endormie sur un triste fragment circulaire du plateau au finale une amusante saveur pittoresque… qui ne saurait rivaliser avec les souvenirs qu’on garde en mémoire d’autres embrasements somptueux, ceux que nous ont offerts un Wieland Wagner ou un Patrice Chéreau en leurs temps bien lointains.

P.F.

A lire : notre édition du Ring : L’Avant-Scène Opéra n° 227-230


Photos : Wilfried Hösl