Didon et Enée

Purcell

le 10/07/2018

Festival d’Aix-en-Provence, Théâtre de l’Archevêché

par Chantal Cazaux


Photos Vincent Pontet

Le 7 juillet, sa contre-performance lors de la première lui avait valu des critiques sévères. Deux jours plus tard un communiqué de presse annonçait que « pour raisons de santé, la chanteuse Kelebogile Pearl Besong doit se retirer de la production de Didon et Enée au Festival d’Aix-en-Provence. Le rôle de Didon sera interprété pour les [sept] représentations à venir par la mezzo-soprano Anaïk Morel. » C’est donc cette dernière que nous avons entendue le lendemain : belle voix ample et grande dignité d’intentions, mais un chant encore affecté par l’enjeu de cette reprise de rôle in extremis, qui plus est dans une nouvelle production – la longueur de souffle mise à mal en témoignait. Gageons que les représentations suivantes lui permettront de trouver son confort.

Autour d’elle, les femmes s’imposent face à un Marin honnête (Peter Kirk) et, surtout, à un Enée trop pâle (Tobias Lee Greenhalgh) pour offrir à son personnage la dimension héroïque que la partition lui donne si peu le temps de développer. On apprécie la clarté non dénuée de tonicité de Sophia Burgos (Belinda) et Rachel Redmond (Deuxième Femme), la caractérisation bien stylée de Fleur Barron et Majdouline Zerari (les deux Sorcières), toutes dominées néanmoins par une Lucile Richardot (l’Enchanteresse) pleinement maîtresse d’un timbre aussi profond qu’apte à la coloration acerbe, et d’une versatilité de ton et d’accent parfaitement pensée. Superbe aussi le chœur de l’Ensemble Pygmalion (qui obtient aux saluts un triomphe mérité), d’une rondeur généreuse et finement dessinée tout à la fois, pas moins que son orchestre – même si la direction de Vaclav Luks l’amollit quelque peu, préférant aux effets de théâtre une lecture à l’élégance liquide.

La mise en scène de Vincent Huguet s’appuie sur une dramaturgie (Louis Geisler) qui, sans fuir la littéralité du livret de Nahum Tate, ouvre la perspective sur le passé de Didon : la princesse Tyrienne dut fuir sa patrie mais le fit accompagnée de Phéniciens pour fonder, de l’autre côté de la Méditerranée, une nouvelle cité (ce serait Carthage) et rafla au passage les femmes de Chypre pour en faire les compagnes forcées des futurs colons. Tout à la fois exilée et envahisseur, victime et bourreau : dès lors, les interventions haineuses des Sorcières gagnent en logique ce qu’elles perdent en surnaturel, désormais femmes kidnappées et violées par les Phéniciens et qui n’aspirent qu’à se venger.

Ce contexte est d’abord posé par le prologue commandé pour l’occasion à Maylis de Kerangal ; un peu long peut-être (son arche narrative feint plusieurs fois de se refermer avant de s’ouvrir de nouveau), il n’en est pas moins hautement poétique car d’une grande intensité masquée sous la pudeur. Et ce sont les mêmes mots dont on userait à propos de Rokia Traoré, qui narre doucement (à fleur d’intelligibilité parfois) le drame des femmes englouties dans la cale du bateau phénicien pour un exil forcé, puis prend la voix de Didon pour raconter un autre exil, un autre drame, une autre résistance. Discrètement accompagnée par le n’goni solitaire de Mamah Diabaté qui égrène les notes d’une narration-solitude, la voix de la chanteuse malienne s’élève parfois comme un souvenir d’un autre temps, celui où le chant était encore possible. Sur un rideau de nuit étoilée, dans une pénombre étudiée, la Diseuse et ses compagnes d’infortune processionnent lentement et se lovent à terre, lasses et éteintes. Et la victoire n’est alors pas mince que de susciter l’émotion recueillie alors même que les clameurs d’une victoire footballistique assaillent l’Archevêché…

La suite du spectacle sera tout entière située sur une haute jetée de pierre, disant tout à la fois le port des exils et la prison du point d’arrivée : un décor d’Aurélie Mestre lui aussi superbement éclairé par Bertrand Couderc, mais tout de même un peu lourd à l’œil tant il reste massif et frontal. Fondus dans cette atmosphère de soleil couchant, les costumes de Caroline de Vivaise cachent leurs teintes d’ocres et d’épices sous les ombres de couleurs grisées. A l’image d’une production qui n’assène jamais son propos, mais installe en vous le germe d’un nouveau regard sur Didon et Enée, histoire ici moins mythique qu’humaine – trop humaine, et par là-même infiniment triste.

C.C.

A lire : notre édition de Didon et Enée / L’Avant-Scène Opéra n° 247