Seven Stones

Ondrej Adamek

le 08/07/2018

Festival d'Aix-en-Provence, Théâtre du Jeu de paume

par Chantal Cazaux

Commande du Festival d’Aix-en-Provence, le nouvel opus lyrique d’Ondrej Adamek, compositeur tchèque né en 1979, est donné en création mondiale dans le délicieux écrin du Jeu de paume.

Le livret de l’écrivain islandais Sjon, très narratif, encastre au sein d’un grand flash-back plusieurs micro-histoires situées sur différents continents ou à différentes époques : histoires de pierres, donc, mais aussi histoire de ceux qui les ont tenues en leur main ; d’un poète argentin aveugle et aveuglé (implicite référence à Borges) à un colporteur américain égaré au Japon, de Marie Curie à Edvard Munch, du lapideur de la Femme adultère au Collectionneur de pierres qui en tuera son épouse dans un accès de jalousie injustifié.

Tout cela, comme le goût revendiqué d’Adamek pour les rencontres stylistiques et, notamment, les langages savants extra-européens, était promesse de dépaysement, de découverte, de surprise. Malgré l’immense qualité des interprètes, leur engagement théâtral indéniable et une mise en scène judicieusement pensée autour de l’instrumentarium singulier convoqué par le compositeur (en partie créé pour l’occasion et dont les chanteurs eux-mêmes jouent en scène), force est de constater qu’il n’en est rien. Et ce n’est pas tant la question du genre lyrique qui se pose (Seven Stones est-il un opéra, ou pas ? d’ailleurs, qu’est-ce qu’un opéra ?) que celle du théâtre et de la convention tacite qui installe l’illusion de l’hic et nunc entre une fiction représentée et les émotions du spectateur. Or rien de cela ici : l’on reste, précisément, spectateur d’une partition musicale et textuelle hautement démonstrative, et, hormis l’admiration éprouvée pour les interprètes qui la portent, sans éprouver d’émotion ni lyrique, ni théâtrale, ni esthétique. L’heure vingt que dure le spectacle en paraît dès lors bien longue.

Poésie, peut-être, que ce texte décomposé en phonèmes bégayés, soufflés, chuintés, répétés en boucle – mais théâtre ? On n’a pas entendu ni senti là de personnages exprimant leur singularité propre ou dialoguant ensemble, pas plus que de narrateur nous racontant leurs histoires : plutôt des instruments vocaux, vecteurs d’une partie sonore abstractisée. Choix poétique, sans doute, que d’avoir remplacé la convention du chant lyrique (qui apparaît parfois, mais par touches localisées) par des modes d’émission démultipliés et empruntant à toutes les influences, et surtout dévorant le sens ou l’expression au profit du jeu vocal : autre convention d’écriture en rien moins « artificielle » que l’émission lyrique (dixit Adamek au sujet de cette dernière), et qui a surtout le défaut de paraître datée. Car ces plosives ou dentales hoquetées, ces consonnes et voyelles caoutchouteuses, ces claquements de langues et de lèvres en crescendo-decrescendo, ce permanent va-et-vient entre cri, chuchoté, parlé, chanté, ce refus absolu de la mélodie, tout cela ressemble à « la voix dans tous ses états » telle que le théâtre musical des années soixante-dix l’a explorée. Entre solos extatiques et ensembles scandés homorythmiquement, entre clusters oscillant sur une seconde hypnotique et parodies avouées (de tango, de récitatif baroque, de prosodie swing ou de belting voice façon Broadway, ou bien encore de p’ansori coréen), entre mots hébétés et gestuelle ritualisée, l’incrédulité s’installe face à ce qui finit par ressembler à un petit précis de phonologie appliquée… ou à un happening de communauté sous acide.

Happening remarquablement réglé au demeurant, sous la direction du compositeur assisté de Leo Warynski. Les douze choristes d’Accentus/Axe21 font assaut de précision, d’adaptabilité, de maestria dans la mise en place de leurs interventions, tout comme dans leur gestion du « mobilier sonore » (meubles et instruments) qu’ils déplacent au gré de la représentation. La mise en scène d’Eric Oberdorff est d’ailleurs très finement pensée, sachant la fluidité des enchaînements comme les effets de surprise, et soutenue par le travail d’Eric Soyer (lumières et scénographie), qui parvient à créer des atmosphères et des espaces mentaux mystérieux. Les quatre solistes sont également remarquables : les deux narratrices Anne-Emmanuelle Davy et Shigeto Hata (la première, en charge du chant lyrique, qu’elle porte de son timbre lumineux dans la partie « tango » ; la seconde s’affichant notamment dans le « faux » p’ansori), la Femme du collectionneur (Landy Andriamboavonjy), d’une présence intense et puissante, et le Collectionneur lui-même (Nicolas Simeha), dont on ne niera pas qu’il se donne sans limite à son personnage, au point d’en faire passer les moments les plus périlleux pour presque captivants. L’« air » de l’Enfance, « I knock on you », pourrait ainsi sombrer dans le ridicule, n’était l’incroyable densité de foi et de cisèlement vocal qu’y met l’interprète – un exploit.

C.C.

Photos Vincent Pontet