Le Joueur

Prokofiev

le 28/06/2018

Anvers, Opéra des Flandres

par Alfred Caron


Quel opéra autre que Le Joueur pouvait conclure avec plus d’évidence la saison 2017-2018 de l’Opéra des Flandres, intitulée « Rien ne va plus » ? La nouvelle production, créée à Gand à la mi-juin, marque brillamment la fin du mandat d’Aviel Cahn dont les choix artistiques ont fait de cette maison, en neuf ans de programmation, l’une des plus créatives d’Europe. Tout ici est réuni pour offrir une complète réussite : distribution homogène et de haut niveau, direction musicale magistrale, mise en scène exigeante et totalement aboutie.

Karin Henkel, dont c’est la première incursion dans l’univers de l’opéra, a choisi de réintroduire dans l’œuvre de Prokofiev des éléments venus du roman de Dostoïevski, notamment quelques textes-clefs intercalés entre les actes. Surtout, sa mise en scène invente un double théâtral au personnage d’Alexei, projetant l’action dans une dimension onirique. Si tout commence comme un flash-back où le héros paraît revivre les événements qui l’ont mené à une totale déchéance physique et mentale, très vite passé et présent (ou est-ce réalité et fantasme ?) vont s’’interpénétrer et complexifier la vision jusqu’à la scène finale où Polina, la femme aimée, apparaît elle-même dédoublée, perdant définitivement le spectateur dans cet univers schizophrénique. Le décor quasiment abstrait de Muriel Gertsner joue la mise en abyme, reflétant l’irréalité de ce monde hanté par l’angoisse de la mort où tous les personnages paraissent comme coupés d’eux-mêmes par la passion dévorante du jeu. Les images fortes se succèdent sans temps mort pendant les deux heures que dure la représentation donnée sans entracte et culminent dans la scène du casino vue comme un cauchemar où le double d’Alexei reçoit une douche de pièces de monnaie à chacun de ses gains, salué par la montée de l’excitation chez les autres joueurs.

Malgré une voix un peu légère ici, Ladislav Elgr affronte l’écrasant rôle-titre avec vaillance et compense par son engagement ce dont son timbre peut manquer en termes d’éclat naturel ; mais il paraît un peu neutralisé par la présence de son double théâtral qui capte souvent l’attention au détriment de son propre personnage. Inoubliable la composition d’Eric Halfvarson dans le rôle du Général, errant hagard avec sa perfusion après avoir été abandonné par Blanche, de même que l’apparition de la truculente Baboulenka de Renée Morloc, autoritaire et sarcastique personnification de la Ruine et de la Mort. La Polina d’Anna Natchaeva possède une voix puissamment timbrée qui la prédestine aux rôles dramatiques mais il manque à son incarnation ce rien de névrotique et de désespéré qui donnerait toute sa dimension à son personnage. De la galerie des seconds rôles, tous dessinés avec cocasserie, on retiendra l’excellent marquis de Michael J. Scott au beau timbre lyrique, la Blanche de Kai Rûütel et, dans leurs brèves apparitions, le couple des aristocrates allemands, le croupier de Denzil Delaere ainsi que les nombreux arrière-plans pour la plupart issus du jeune ensemble de l’Opera Vlaanderen ou des membres du Chœur. L’autre personnage central de cette production est évidemment l’Orchestre symphonique de l’Opéra des Flandres, conduit de main de maître par Dimitri Jurowski : il donne de la partition une vision charpentée qui en rend manifeste le modernisme et le style expressionniste, lequel semble préfigurer dans ses audaces la Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch, pourtant de dix ans postérieure. Le chef gère avec brio la tension et la montée en puissance du drame sans jamais sacrifier les chanteurs, dans une interprétation parfaitement en phase avec la vision imposée par la mise en scène.

A.C.


Photos : Opéra des Flandres.