Le Trouvère

Verdi

le 20/06/2018

Opéra national de Paris, Opéra Bastille

par Pierre Flinois

Sondra Radvanovsky (Leonora) et Marcelo Alvarez (Manrico).

Reprise à l’Opéra Bastille du Trouvère de Verdi dans la production de La Fura dels Baus, avec une distribution fortement renouvelée par rapport à la première série de représentations de 2016. L’occasion pour Leonora et Azucena de mettre la salle en ébullition.

On ne change pas une équipe qui gagne. A l’été 2016, la reprise d’Aida à l’Opéra Bastille avait offert à un public subjugué deux voix verdiennes en majesté, transformant un spectacle plutôt décevant deux ans auparavant en fête vocale inoubliable. Sont ainsi restés bénis dans les mémoires ces débuts impressionnants d’Anita Rachvelishvili, encore inconnue alors sur la scène parisienne, et ce retour éblouissant de Sondra Radvanovsky sur une scène où, quinze ans plus tôt, ni son Helena des Vespri siciliani, ni sa Leonora du Trouvère n’avaient totalement convaincu de sa maîtrise de la ligne verdienne. C’est dire si, deux ans après cette rencontre d’exception, on revenait à ce Trouvère – royalement dominé en 2016 (lui aussi) par la prestation d’Anna Netrebko et d’Ekaterina Semenchuk (sans oublier celle de Ludovic Tézier) – avec la certitude de retrouver semblable fête.

Certes, la production reste ce qu’elle était : un beau jeu des mouvements verticaux de 24 tenons imposants, pénétrant les 24 mortaises qui ponctuent le sol de leur vide parfois habité par le chœur, devant trois immenses miroirs frémissant à tout moment sous de somptueux éclairages signés d’Urs Schönebaum. De prise en charge dramatique, d’investissement théâtral, on n’aura guère à dire, sauf que leur inexistence permet au chant de reprendre à nouveau sa première place, évidente quand ceux qui le créent sont de tout premier plan, ce qui s’avère être le cas une fois encore pour les deux dames célébrées plus haut.

L’Azucena de Rachvelishvili est d’une formidable variété d’expression comme de ton, puissante et intime, ébouriffante et retenue, impérieuse et douce. L’instrument, imposant, est utilisé sans excès : pas de cri, rares notes poitrinées toujours en situation. Si l’aigu magnifique et les médium et grave somptueux sont fortement différenciés, si un léger vibrato est bien présent, leur parfaite maîtrise abolit toute idée qu’ils pourraient apparaître comme des défauts. Quant à la chair du timbre, elle devient vite obsédante par sa beauté. Cela nous vaut la merveille d’un « Ai nostri monti » magique comme on ne l’a jamais entendu. Et la présence dramatique, ravageuse, comme faite pour la Zingara, sera la plus convaincante de la soirée. Ce n’est en effet pas là le fort de la Leonora de Radvanovsky, plus réservée de jeu, plus sage d’impact malgré son engagement. Mais son art du chant est désormais d’une telle beauté qu’on ne saurait lui tenir rigueur de cette moindre aptitude au théâtre quelque peu outré de Cammarano : il suffit à lui seul à l’expression des émois. Entre notes filées, diminuendo magiques, tenues époustouflantes, comme inépuisables, couleurs d’une grande variété, et timbre d’une beauté exceptionnelle, on retrouve là, avec une puissance sonore imposante, l’un des rares vrais sopranos verdiens de l’époque, et en son apogée. Triomphe final pour les deux dames, on l’aura compris.

Avec le reste de la distribution, on descend de fait d’un cran. Le Manrico de Marcelo Álvarez, déjà présent voici deux ans, reste d’une propreté réelle malgré un accent toujours sensible. Une élégance du timbre s’impose, mais aussi une extrême prudence du chant : chaque aigu est comme préparé par un léger arrêt de la ligne, comme pour mieux le lancer, sans pouvoir le tenir longuement, ce qui devient peu à peu un tic amusant. Mais au moins ces aigus sont-ils probes, sinon éblouissants. Le comte de Luna de Zeljko Lucic (qui était déjà des Trouvère de 2003 avec Radvanovsky) est avant tout démonstratif : une maîtrise des notes, un respect des lignes, un ambitus vocal impressionnant, mais la voix, très grise en fait et qui n’a ni beauté ni colorations envoûtantes, ne fait en rien oublier le chant de Tézier naguère. Seconds rôles de qualité, sinon prenants, entre la vaillante Elodie Hache, Yu Shao, Lucio Prete et Luca Sannal. Le Ferrando de Mika Kares mettra un peu de temps à imposer son ampleur dans son air introductif. Mais sa voix, déjà très remarquée en Wagner, et sa présence sont un atout pour un rôle trop souvent peu gratifiant.

Maurizio Benini, quant à lui, ne cherche pas à exalter un détail instrumental qui n’est pas la priorité de la soirée mais joue de l’effet de masse pour mieux porter le chant. Il mène le tout avec un sens réel de l’action, sans en élever toutefois la flamme jusqu’aux bouillonnements qu’y ont mis certains grands noms de la baguette allemande ou italienne. Mais c’était la soirée des deux dames, et on s’en est contenté avec délices.

P.F.

A lire : notre édition du Trouvère / L'Avant-Scène Opéra n° 60

Anita Rashvelishvili (Azucena) et Zeljko Lucic (le comte de Luna). Photos : Julien Benhamou / OnP.