La Nonne sanglante

Gounod

le 08/06/2018

Paris, Opéra-Comique

par Didier van Moere

Bicentenaire de sa naissance oblige, le Palazzetto Bru Zane consacre à Gounod son festival annuel. Il ressuscite ainsi La Nonne sanglante, qu’un nouveau directeur de la salle Le Peletier avait retirée de l’affiche tout juste après les premières représentations. Si Osnabrück l’a exhumé en 2008 – le CD existe –, ce deuxième opéra de Gounod n’avait pas été donné à Paris depuis sa création en 1854 !

Une histoire gothique sur fond de guerre de clans, comme dans Roméo et Juliette, avec le fantôme d’une religieuse criant vengeance contre celui qui, après l’avoir séduite, l’a assassinée. Le jeune Rodolphe lui promet d’accomplir cette vengeance, mais il confond le spectre avec sa fiancée Agnès et le meurtrier est son propre père, qu’il n’ose évidemment pas tuer et qui saura, le moment venu, mourir et sauver tout le monde.

Du Moine de Lewis, Scribe et Germain Delavigne ont tiré un livret assez mal tricoté, que David Bobée, à Favart, a surchargé d’intentions politiques et psychanalytiques (partagées par Laurence Equilbey dans leur entretien croisé figurant dans le programme de salle). Tout cela apparaît-il vraiment dans la production ? Peu importe : on apprécie l’efficacité d’un travail finalement assez conventionnel, au plus près de la musique et de l’action, volontiers inspiré du cinéma ou de séries tel Game of Thrones. S’y retrouvent, remis au goût d’aujourd’hui, tous les ingrédients d’un fantastique gothique qui, plus de vingt ans après Robert le diable, se survivait à lui-même. Voici donc la Nonne de blanc vêtue et tachée de sang, les spectres des ancêtres... Tout est plongé dans une pénombre éclairée par quelques néons, alors que la vidéo fait défiler des paysages de ruines et de nature ténébreuse, quand elle ne représente pas, plus abstraitement, les visions d’un Rodolphe au bord de la folie. Passons sur quelques inutiles effets de mode : pourquoi donc les deux jeunes fiancés paysans, au troisième acte, se mettent-ils à le peloter ?

On retiendra néanmoins surtout la musique de Gounod, souvent sous-estimée – et dont le texte de l’ami Gérard Condé nous rappelle pertinemment les beautés. Le futur compositeur de Faust et de Roméo et Juliette révèle à la fois son sens du théâtre et sa maîtrise des codes du grand opéra en cinq actes – notamment pour les puissants finales, celui du quatrième acte anticipant celui du troisième acte de Roméo. Qu’il ait écouté – et assimilé – Berlioz, Weber, Mendelssohn et Meyerbeer montre que Gounod sait choisir ses modèles. Et la science des timbres frappe aussitôt, comme la courbe des mélodies, déjà si caractéristique – dans l’air de Rodolphe au troisième acte, par exemple. Bref, on se régale.

Il est vrai que l’Opéra-Comique a su réunir une de ces distributions que l’Opéra échoue souvent à trouver pour le répertoire français, jusqu’à des seconds rôles sans faille. Faut-il redire à quel point Michael Spyres s’est approprié la technique et le style requis ? Outre l’homogénéité de la tessiture et de l’émission, avec un aigu rayonnant, la beauté du phrasé et la qualité de l’articulation ne cessent de séduire. Le chanteur, de surcroît, est toujours interprète, ici Rodolphe tourmenté, pris au piège d’un dilemme douloureux, jamais gêné par un rôle exigeant autant de souplesse que de vaillance. Il est bien entouré : joli timbre, bel aigu, ligne impeccable, Vannina Santoni rapproche Agnès de la Juliette qu’elle est déjà, Marion Lebègue assume les écarts redoutables de la Nonne en jouant habilement sur l’émission. Rodolphe a pour page – un Stéphano avant l’heure - l’Arthur délié et déluré de Jodie Devos, qui brûle les planches. Pierre l’Ermite a la profondeur et la noblesse de Jean Teitgen. Bravo enfin à Jérôme Boutillier : il a, au pied levé, remplacé André Heyboer souffrant et incarne sans faiblir la mauvaise conscience du père meurtrier.

A la tête d’un Insula Orchestra aux sonorités ingrates, Laurence Equilbey convainc beaucoup moins. Si on lui reconnaît volontiers une inépuisable énergie et un sens certain du théâtre, elle dirige à la hussarde, assez peu sensible aux subtilités de l’orchestre de Gounod et au galbe charmeur de ses phrases. Excellent chœur Accentus en revanche.

D.V.M.


Photos : Pierre Grosbois.