Phaéton

Lully

le 01/06/2018

Opéra royal de Versailles

par Alfred Caron



Depuis celle de triste mémoire de Karine Saporta à l’Opéra de Lyon en 1993, Phaéton n’avait pas connu de production scénique en France. Cette nouvelle coproduction de l’Opéra royal de Versailles avec celui de Perm (où elle a été créée en mars dernier) suscitait du coup la plus grande curiosité, d’autant que le travail de Benjamin Lazar sur le répertoire baroque a produit quelques belles réussites ces dernières années, comme Le Bourgeois gentilhomme en 2004 ou Cadmus et Hermione en 2008. Pour nous raconter l’histoire de l’ambitieux fils du Soleil qui sacrifie son amour et même sa propre vie au profit de sa gloire, le metteur en scène est sorti de son registre esthétique habituel et nous entraîne dans un univers atemporel plus près de l’heroic fantasy et de la bande dessinée que de la tragédie lyrique. Si le Grand Siècle est encore présent, ce n’est qu’en filigrane et par allusions ainsi que dans la gestique des personnages principaux. L’élément chorégraphique a été remplacé par quelques pantomimes assez sommaires et c’est la vidéo qui prend en charge les divertissements de fin d’actes, telle la grande chaconne du IIe, illustrée par un montage de défilés militaires et de parades gymniques en tous genres – certes assez amusant, mais un peu réducteur sur le plan théâtral. L’impression générale est celle d’un spectacle pauvre dont le vestiaire éclectique (à une ou deux jolies robes près pour les protagonistes) a l’air d’avoir été pêché au petit bonheur dans un magasin de costumes. Si les deux derniers actes gagnent un peu en relief, c’est que le livret s’y concentre sur les aspects intimes du drame et que le metteur en scène consent enfin à sacrifier un peu au spectaculaire que supposent les dernières scènes, comme celle (très réussie) du temple d’Isis, notamment avec un très beau travail sur la lumière – électrique, une fois n’est pas coutume. Mais son idée de donner à la tragédie un sous-texte et des résonances contemporaines en assimilant la catastrophe finale à l’idée du réchauffement climatique ne fonctionne en réalité qu’à moitié.

Faute d’une lecture théâtrale à la hauteur des enjeux de l’œuvre, il faut se consoler avec la réalisation musicale – qui se situe néanmoins à un niveau inégal de réussite. Si les musiciens du Poème Harmonique n’encourent aucun reproche, l’ensemble manque à notre goût d’une certaine ampleur. La direction compétente et stylée de Vincent Dumestre n’atteint que rarement à la magie sonore qu’un chef comme William Christie était capable de donner aux beautés orchestrales de la musique de Lully. En ce qui concerne les voix, l’usage de la prononciation restituée alliée aux accents russes de quelques-uns des seconds rôles (Astrée au prologue, Protée et Mérops) rend souvent le discours incompréhensible ; mais il en va de même de quelques-uns des interprètes francophones, singulièrement du côté féminin. Si l’on est immédiatement séduit par la voix splendide d’Eva Zaîcik (Lybie), sa tendance à se concentrer sur la beauté du son donne un côté un peu trop lisse à son personnage. Quant à Victoire Bunel, son mezzo paraît encore un peu clair pour le rôle plus dramatique de Théone. Léa Trommenschlager a bien du mérite à imposer le personnage maternel de Climène avec l’impossible costume dont elle est affublée. Côté masculin, les deux ténors ont en commun un défaut rédhibitoire, celui de pousser excessivement leurs aigus qu’ils ont assez droits et plutôt métalliques, ce qui n’est guère agréable à l’oreille. A cette réserve près, Mathias Vidal compose un Phaéton très convaincant, héroïque et tourmenté (voire même un rien névrosé), et Cyril Auvity un Soleil très brillant mais une improbable Déesse de la Terre. Excellent Lisandro Abadie au baryton chaleureux dans le triple rôle d’Epahus, Jupiter et Saturne. Malgré sa pointe d’accent, le chœur musicAeterna de l’Opéra de Perm apporte une contribution de haut niveau à cette production déconcertante et quelque peu frustrante.

A.C.


Photos : Nikita Chuntomov.