JFK

David T. Little

le 27/01/2018

Opéra de Montréal

par Louis Bilodeau

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Colin Judson (Nikita Khrouchtchev) et Matthew Worth (John F. Kennedy)

Créé à Fort Worth (Texas) en avril 2016, l'opéra JFK du compositeur américain David T. Little évoque sur un mode éminemment onirique les dernières heures du 35e président des États-Unis en compagnie de son épouse Jackie. Prenant prétexte du fait que John F. Kennedy avait recours à la morphine pour soulager ses maux de dos, le librettiste Royce Vavrek imagine dans les deux premiers actes les multiples rêves, souvenirs et hallucinations cocasses ou terrifiantes qui viennent hanter son sommeil. Le dernier acte se déroule le matin du 22 novembre 1963, avant l'attentat (qui n'est pas représenté sur scène), et s'attarde longuement sur les états d'âme du couple présidentiel. L'œuvre débute par un prologue où deux personnages allégoriques inspirés des Parques prennent les traits d'une femme de chambre, Clara Harris, et d'un agent secret, Henry Rathbone, qui interviendront par la suite dans l'intrigue tout en nous rappelant périodiquement le destin tragique qui attend les deux protagonistes. La trame alterne entre scènes intimes et tableaux spectaculaires, où évoluent notamment Rosemary (la sœur lobotomisée de JFK), Nikita Khrouchtchev, Lyndon B. Johnson et même Jackie Onassis, dans un dédoublement étonnant de l'héroïne. Car, malgré le titre de l'opéra, c'est cette dernière qui occupe le devant de la scène, avec sa douleur inconsolable d'avoir perdu deux enfants et sa souffrance en tant qu'épouse bien en définitive peu comprise par son mari.

La partition de Little laisse une impression de réussite très partielle. Après un prologue d'une belle intensité où la richesse du tissu orchestral et l'écriture vocale des solistes (Clara Harris et Henry Rathbone) et des deux chœurs (enfants et adultes) atteignent à une expressivité remarquable, la tension dramatique se relâche rapidement et ne refait surface que de façon sporadique. Parmi les moments les plus convaincants, on retiendra les scènes surréalistes du président russe sur la Lune ou de Lyndon B. Johnson travesti en chanteur country, quelques chœurs saisissants et un superbe trio au dernier acte, où l'entrelacement des voix (les deux Jackie et Clara) rappelle d'une certaine façon le trio du Chevalier à la rose. Sinon, de trop nombreux passages introspectifs manquent d'attrait mélodique et traînent en longueur sans véritablement soutenir l'intérêt. Ainsi en est-il de la majeure partie du troisième acte et de la scène finale, bien peu exaltantes.

À la fois décorateur et metteur en scène de cette production qui est celle de la création, Thaddeus Strassberger situe la majeure partie de l'action sur un plateau tournant surélevé où l'on retrouve successivement les différentes pièces (d'une grande simplicité) de la suite présidentielle : salle de bain, chambre à coucher, salon. L'ensemble de la scène est utilisé pour le prologue, les scènes de rêve et le grand rassemblement de la chambre de commerce de Fort Worth dans le « Crystal Ballroom » de l'Hôtel Texas. Toujours très juste, la direction d'acteurs reflète un travail minutieux qui a été visiblement peaufiné avec une distribution qui, pour les sept premiers rôles, a participé à la création. Dans le rôle-titre, le baryton Matthew Worth fait bien ressortir la vulnérabilité et les angoisses d'un personnage somme toute presque falot ; relativement solide et agréable, la voix plutôt légère n'arrive pas toujours à percer la masse orchestrale et peine dans les nombreux passages aigus. Malgré un vibrato un peu envahissant, la Jackie Kennedy de Daniela Mack est plus satisfaisante en raison d'un timbre de mezzo opulent et d'un chant capable de superbes nuances qui traduisent avec éloquence les affres de la First Lady. Quelles que soient les qualités de ces deux interprètes, c'est le couple de « Parques » qui retient davantage l'attention. En Clara Harris, la soprano Talise Trevigne déploie les splendeurs d'une voix ample et parfaitement projetée, tandis que le ténor Sean Panikkar est un Henry Rathbone de grande classe. Mention également à Daniel Okulitch, impayable en Johnson détestable et vulgaire à souhait. Cree Carrico est troublante en Rosemary aliénée, mais ne saurait rendre transcendant un rôle assez pauvre musicalement. Katharine Goeldner et Colin Judson (qui n'était pas de la création) sont excellents en Jackie Onassis et Khrouchtchev. Très sollicités, les chœurs accomplissent un travail remarquable, à l'exception des acolytes de Johnson, qui manquent d'assurance. Le chef Steven Osgood et l'Orchestre symphonique de Montréal tirent le maximum d'une œuvre inégale, au sujet fascinant mais qui ne peut sérieusement prétendre rivaliser avec le célèbre Nixon in China de John Adams, opéra d'une tout autre envergure.

L.B.

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Daniela Mack (Jackie Kennedy) et Matthew Worth (John F. Kennedy)
Photos : Yves Renaud