OEP658_1.jpg

Fanny Ardant (Cassandre).

Reprise au Théâtre de l’Athénée de la dernière production en date de Cassandre de Michael Jarrell, présentée en Avignon l’an dernier, avec en vedette Fanny Ardant.

Créée en 1994 au Châtelet par l’Ensemble Intercontemporain, David Robertson et Marthe Keller, la Cassandre de Michael Jarrell a connu depuis une enviable carrière à travers le monde, aussi bien en concert qu’en version scénique et dans des langues aussi diverses que le français original, le finnois, l’anglais et l’italien, tentant à chaque fois de rendre la fascination qu’exerce le texte allemand de Christa Wolf, qui avait tant marqué le compositeur suisse lorsqu’il l’entendit pour la première fois : au palais d’Agamemnon, le roi vient de succomber sous les coups d’Egiste et Cassandre, qu’il avait ramenée avec lui, attend sa propre mort prochaine. La prophétesse inécoutée de tous n’a plus d’avenir et revient sur son passé et les crises majeures de son histoire personnelle qui est aussi celle de la chute de Troie. Elle évoque ainsi Pâris et Hélène, Achille et Polyxène, Priam et Hécube, tous ceux qui ont marqué sa prise de conscience de la force d’un Destin inexorable et de son incapacité propre à empêcher les catastrophes tout en les annonçant en vain. Mais ce qui pourrait paraître académique dans cette nième évocation de la Guerre de Troie – écrite symptomatiquement pendant la Guerre des Balkans – s’expose en fait comme parfaitement contemporain : la guerre, la destruction, la fin des illusions, la désespérance des vaincus, la solitude face à la mort, tout cela reste encore et toujours d’actualité permanente et sensible, et les 20 ans qui ont passé depuis la création n’y auront rien changé, pour nous qui voyons chaque jour les images de destruction qui ponctuent l’Histoire en devenir.

De ce texte qui se veut narration distanciée, instinctivement, Jarrell n’a ni pu ni voulu faire une grande scène dramatique comme l’Arianna a Naxos de Haydn ou La Mort de Cléopâtre de Berlioz. Devant sa force interne et la prescience que le texte est si vrai qu’il doit être vécu et non joué, il a préféré la forme classique du mélodrame, créée par les Grecs anciens mais plus proche ici de l’Enoch Arden de Strauss que du Lelio de Berlioz. Il s’agit d’une parole intégrée à la partition, qui en fait intimement partie de par le rythme que cette dernière lui impose, et qui n’a en rien le caractère d’un commentaire extérieur, complémentaire, comme dans le Peer Gynt de Grieg. Apparaît alors une autre relation évidente, culturelle, celle qui renvoie Cassandre, de façon homothétique, à Erwartung, par son thème même : l’attente face à la mort. D’où le sous-titre d’« opéra parlé », qui définit le mieux l’œuvre ?

Assurément, c’est la partition (et son rendu par les 18 instrumentistes) qui fascine, par son écriture aussi distanciée que le texte : un tapis sonore en perpétuelle mouvance, fragmentaire par dessein, introspectif, en rien narratif ; pas d’architecture, d’arc tendu, de climax, de détente, mais un bain sonore, une musique de texture, de miroitement qui enveloppe autant qu’elle persuade. Si c’est là un langage « moderne » – l’électronique y a sa part aussi –, il ne recourt pas aux pièges habituels de l’aridité, de l’agressivité, de l’excès démonstratif, de la vacuité du son pour le son, si fréquents dans les langages d’aujourd’hui. Comment ne pas ressentir à quel point cette partition difficile à saisir n’en est pas moins aisément accessible aux sens ? Bien entendu, le fait que la voix soit ici parlée et non chantée bouleverse la donne et tout l’enjeu est de trouver cet équilibre entre deux approches si opposées et une parfaite mise en rapport avec le tempo varié – déferlant, étale – que l’actrice, avec un texte fleuve, se doit d’apprivoiser, de respecter. L’intégration de cette voix parlée au conducteur instrumental demeure donc le grand pari de l’œuvre, dont une leçon fort aboutie est conservée au disque dans l’enregistrement de Susanna Mälki et Astrid Bas (Kairos). Y a-t-il cependant d’autres chemins ?

La production présentée à l’Athénée, conçue par Hervé Loichemol pour la Comédie de Genève, créée en Avignon fin juillet 2016 et passée depuis par Genève et Aix-en-Provence, répond oui. Non par sa simplicité : réduite à quelques rideaux tendus, blancs et rouges, elle laisse sans ostentation le théâtre à celle dont le rôle était de dire « non » sans être entendue et qui ici envahit l’espace de tout son être. Car la personnalité de cette Cassandre, extravertie, dévorante, mûre, change quelque peu l’équilibre : Fanny Ardant s’est emparée du rôle voici quelques années déjà, en concert, et avec succès. Elle y est impressionnante. Est-ce la disposition de l’ensemble instrumental à l’arrière, sur une estrade surélevée à quelque trois mètres du plateau, au niveau des cintres qui avalent quelque peu le son, est-ce la persuasion de sa voix, parfaitement installée dans les rythmes de la partition, modulée, fragile mais obstinée, noyée ici par la rapidité du débit, opulente là dans la respiration, en tout cas sans ces affects souriants qui sont sa marque même et qui laissent ici la place à une émotion sensible, qui change de fait la balance ? L’orchestre, le Lemanic Modern Ensemble, dirigé par Jean Deroyer avec une formidable subtilité, n’est pas en cause. Il est splendide. Mais assurément, ce soir, le pourvoyeur des impressions sonores laisse à la narratrice des faits le premier pas. Cela s’appelle le magnétisme.

P.F.


OEP658_2.jpg

Photos : Marc Vanappelghem / Comédie de Genève (2015).