The Rake's Progress

Stravinsky

le 11/07/2017

Festival d'Aix-en-Provence, Théâtre de l'Archevêché

par Chantal Cazaux

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Julia Bullock (Ann Trulove), Paul Appleby (Tom Rakewell), David Pittsinger (Trulove) et Kyle Ketelsen (Nick Shadow).

 

Après une Flûte enchantée qui avait fait forte impression en 2014 (lire ici), le Britannique Simon McBurney retrouve le Festival d’Aix-en-Provence pour un Rake’s Progress dont la singularité scénographique fera date. Le décor de papier conçu par Michael Levine, boîte immaculée dont parois, sol et plafond verront s’inscrire les aventures du Libertin à coups de vidéos (Will Duke, virtuose dans l’art d’évoquer – et de cadrer – campagne anglaise ou ville en folie), de déchirures et d’éventrations (drôlissimes effets pour le capharnaüm de Baba la Turque), est aussi lisible que ludique, offrant l’intacte page blanche d’une narration qui s’amorce, se chargeant des stigmates de chaque épisode puis retournant à une nudité clinique seulement abîmée des fêlures du vécu, métaphore palimpseste d’un esprit d’où raison et souvenirs – une vie de fantasmes – se sont effacés à force d’échecs. L’idée est juste et visuellement forte : réussite complète.

Le plaisir musical n’est pas aussi absolu, même si le plateau est dans l’ensemble de très belle tenue. Remplaçant depuis la mi-juin Daniel Harding initialement prévu (pour cause de blessure au poignet), le Norvégien Eivind Gullberg Jensen dirige prudent, sans tirer de l’Orchestre de Paris la verve motorique promise par la partition. Paul Appleby dessine un Tom Rakewell exalté, menant parfois sa voix aux limites de ses possibilités – notamment dans le finale « qui n’en finit plus de finir ». Julia Bullock possède une présence intense et une voix joliment épanouie quoique mesurée, à l’aigu hélas pas libéré qui ne rend pas totalement justice à l’écriture brillante que réserve Stravinsky à Ann Trulove. Kyle Ketelsen, en revanche, est un Nick Shadow vif-argent, plus serpent que Méphisto, prêt à bondir sur sa proie avec le sourire – le tout d’un chant mordant et souple qui remporte l’adhésion. Le metteur en scène démultiplie diaboliquement ses entrées grâce à des jeux d’ombres ou en offrant à Evan Hughes (bon Gardien de l’asile) l’occasion de quelques silhouettes et répliques échoïques. Trulove remarquable de David Pittsinger (beauté du timbre, noblesse du ton), Mother Goose tonique de Hilary Summers, Sellem roué d’Alan Oke, étonnante Baba la Turque contre-ténor d’Andrew Watts, dont le panache vocal et scénique fait oublier les oppositions de registres qui défigurent quelque peu la couleur de la partie d’origine, chœurs superlatifs de précision et d’énergie des English Voices : on regrette d’autant plus que l’énergie d’ensemble ne se soit pas haussée au point de sublimer ces nombreux talents réunis. Un Rake’s Progress dont le théâtre sort vainqueur.

C.C.

Notre édition du Rake’s Progress : L’Avant-Scène Opéra n° 145 (mise à jour : 2017).


OEP634_2.jpgAndrew Watts (Baba la Turque) et Paul Appleby (Tom Rakewell). Photos Pascal Victor.