Billy Budd

Britten

le 22/02/2017

Madrid, Teatro Real

par Pierre Flinois

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Jacques Imbrailo (Billy Budd) et Sam Furness (le Novice).

 

Le Teatro Real programmait de fin janvier à fin février la première production madrilène du chef d’œuvre de Britten, production qu’on est appelé à revoir sur la scène de l’Opéra Bastille dans deux ans, où elle remplacera le superbe spectacle de Francesca Zambello créé pour la première apparition de l’œuvre à l’Opéra de Paris, en 1996, et qui a laissé un souvenir très puissant à tous ceux qui l’ont vu entre cette date et son ultime reprise en 2010. On ne perdra pourtant rien au change tant la production madrilène, signée Deborah Warner et certes fort différente de l’épure parisienne, n’est pas moins magnifique.

À l’inverse de Zambello qui visait au grand spectacle, les partis pris de Warner sont plus purement théâtraux et plus intimistes, sans rien perdre pour autant de la grandeur spatiale de l’ouvrage. Là où, à Paris, l’œuvre se jouait sur un plateau nu posé en oblique, ouvert sur un infini graphique et dominé par un mât qui s’identifierait à une croix, l’espace claustrophobique proposé ici par Michael Levine et admirablement éclairé par Jean Kalman impose au contraire l’idée immédiate d’un univers quasi-carcéral. Le volume scénique est limité par des vergues nues ou porteuses de voiles roulées et, sur ses côtés, par un réseau de cordages souples pendant des cintres, si dense qu’il évoque immédiatement l’idée de prison, ce qu’est effectivement l’Indomptable pour ses officiers comme pour ses marins. Le plateau, nu comme un pont lustré, est mobile : véritable machine scénique, il se lèvera comme chez Zambello pour découvrir la cale où dorment les matelots dans une forêt de hamacs. L’occasion d’une image époustouflante quand Claggart, debout et seul sur le pont, dominera Billy, sa victime désignée, endormi au-dessous de lui tel le Christ de la Pietà de Michel-Ange. C’est qu’avec une grande simplicité de moyens, tout est dit. Un tapis, quatre chaises, un bureau, une baignoire de métal posés sur le plateau surélevé définissent la cabine du capitaine Vere et l’isolement de son monde supérieur, la chiourme à genoux lavant le pont dans les vapeurs d’eau chaude dit son asservissement, la lumière et quelques vapeurs blanches suffisent à créer la tension de la formidable scène de la poursuite dans la brume. Warner captive par sa direction d’acteurs, magistrale, que ce soit pour les ensembles, équipage uniformément maltraité ou grouillant d’individus au bord de la révolte, officiers conscients de leur supériorité méprisante ou bonhomme, comme pour les protagonistes, du plus secondaire au plus irradiant. Elle insuffle à chacun une présence particulière, physique assurément, et elle est servie en cela par le contraste entre la rigidité du Claggart de Brindley Sherratt, la fragilité du Vere de Toby Spence et le rayonnement émotionnel de Jacques Imbrailo. Leurs rapports deviennent de ce fait d’une puissance expressive formidable : ainsi cette autre image sidérante quand Billy, condamné par le tribunal, descend par une trappe vers la cale et bénit au passage Vere agenouillé devant lui – l’art de montrer le contenu psychologique des situations comme rarement. Inutile de préciser que les scènes de Billy aux fers et de la pendaison sont étreignantes.

Le pendant musical n’est pas moins réussi. Ivor Bolton porte son monde avec une formidable efficacité, créant l’espace sensible du drame grâce à un orchestre en superbe forme dont il met chaque instrumentiste en valeur. Manque seulement la pulsion de la mer dans les interludes, qu’on ne perçoit pas ici comme sous d’autres directions. Quant aux chœurs, magnifiques, ils provoquent à l’acte II une vague déferlante comme on n’en a jamais entendu l’équivalent ailleurs, et leur murmure final est proprement tellurique.

Côté solistes, l’équipe réunie, britannique pour une partie essentielle mais complétée par le Néerlandais Thomas Oliemans (Mr. Redburn) et l’Allemand Torben Jürgens (Ratcliffe), excellents tous deux, ainsi que par des chanteurs locaux pour les petits rôles, est parfaitement unitaire. Le Dansker de Clive Bayley est profondément humain, le Red Whiskers de Christopher Gillett, le Donald de Duncan Rock sont tout aussi parfaits. Si Brindley Sherratt n’a pas un timbre séduisant, il a le grave ombreux et l’ampleur de son rôle maléfique, et une vraie présence noire. Toby Spence, qui semblait avoir perdu sa voix l’an dernier dans Les Maîtres Chanteurs à Bastille, l’a retrouvée intacte et même plus ample désormais, plus virile, pour composer un Captain Vere inquiet, veule, fasciné aussi. Mais tous s’inclinent devant Jacques Imbrailo, incontestablement le Billy de l’époque. Physiquement et vocalement, le baryton sud-africain est idéal tant il rayonne dans ce rôle qu’il a fait sien depuis sa révélation à Glyndebourne en 2010. Que ce soit pour dire adieu au Rights o’ Man, pour dire son enthousiasme à Vere, et bien sûr pour la ballade de « Billy in the darbies », où ses adieux au monde vous font couler les larmes, il justifie à lui seul le spectacle.

Une totale réussite, qu’on espère retrouver intacte à Bastille.

P.F.

A lire : notre édition de Billy Budd, L’Avant-Scène Opéra n° 158.


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Christopher Gillet (Red Whiskers), Jacques Imbrailo (Billy Budd), Francisco Vas (Squeak)et David Soar (Mr. Flint).

Photos : Javier del Real / Teatro Real.